DIEU, LE MAITRE DE L’IMPOSSIBLE

Ex 19

(6 juillet 2005)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Déception 

F

rères et sœurs, vous le savez peut-être, il y a à partir d’aujourd’hui pendant trois jours, un colloque sur Cézanne qui se tient aux « Allumettes » et c’est évidemment un colloque universitaire. Il y a une chose assez drôle, parce qu’il n’y a que des universitaires pour poser des questions pareilles : un jeune universitaire, quarante ans à peu près, qui nous a posé la question et nous a entretenus pendant une demi-heure dans une chaleur torride et dans un bain de sueur, est-ce que Cézanne est anachronique ? Alors, on avait envie de lui demander, si lui ne l’était pas ? parce que pour qu’un homme qui a peint et est mort il y a cent ans voie une telle masse de gens affluer au musée pour voir sa peinture, se demander encore s’il est anachronique, mais il paraît qu’il serait anachronique à l’époque de l’Internet et du virtuel. Le trafic de l’image rendrait problématique aujourd’hui la compréhension de l’œuvre de Cézanne. Je vous laisse réfléchir sur les conséquences de cet anachronisme !!! 

       Toujours est-il que si ce jeune chercheur avait entendu le texte biblique de l’Exode que nous venons de lire tout à l’heure, peut-être qu’il se serait demandé aussi s’il était anachronique ? Personnellement, je pense qu’il ne l’est pas du tout parce que ce texte nous rapporte cette situation des hébreux en Égypte et avec une sorte de vision, d’une profondeur qui touche l’existence des sociétés humaines. 

       En effet, de quoi s’agit-il ? Moïse a reçu sa vocation qui est de libérer le peuple d’Égypte pour le conduire au désert. Pour le coup, c’est vraiment anachronique, c’est-à-dire que jamais, cela ne rentre dans les catégories d’une vie politique, sociale, de conduire un peuple là où normalement, on sait que la vie humaine est invivable. Et cependant, Moïse est le premier à avoir cru. Donc, il accepte la vocation que Dieu lui a donnée, sous la garantie de la vision du Buisson Ardent, le fait que Dieu a authentifié cet appel par un certain nombre de signes, et donc, il va auprès du pharaon pour essayer d’authentifier la vocation et de dire : voilà ce que Dieu a demandé pour le peuple. Et évidemment, vous l’imaginez bien, la réaction de pharaon est de ne pas accepter sur le peuple puisse avoir une autre vocation que celle qu’il lui a donnée, c’est-à-dire de faire des briques pour construire l’Égypte. C’est très intéressant, parce que c’est toute une conception à travers la théologie de la Bible : est-ce que l’homme est fait pour bâtir des cités humaines ? Apparemment, ici, c’est cela la perspective de pharaon : s’il a des esclaves sous la main, c’est pour qu’ils bossent et qu’ils fabriquent une cité humaine. Le pharaon n’est pas un mauvais bougre par rapport à ces objectifs. Il faut qu’il fasse vivre son peuple d’Égypte et donc, qu’il trouve des esclaves qui lui fabriquent des briques. 

       De la part de pharaon, il y a un refus de la vocation de Moïse, il n’accepte pas la vocation du peuple : partir au désert pour rencontrer Dieu. C’est quelque chose qui est inadmissible dans une perspective sociale d’un peuple organisé et aussi  évolué et élaboré, et parfait culturellement que l’Égypte qui passait aux yeux des hébreux comme le peuple par excellence, la civilisation par excellence. Mais, si ce n’était que cela, cela irait, mais le pharaon augmente la corvée : maintenant, non seulement, vous continuerez à fabriquer mes briques, mais je ne fournirai plus la paille, vous devrez la fournir vous-mêmes. Il y a surcharge, c’est l’inverse des trente-cinq heures, ce sont les soixante-dix heures. Donc, le pharaon surcharge de travail le peuple hébreu. A ce moment-là, le doute surgit à l’intérieur du peuple lui-même. C’est-à-dire que les scribes qui sont une sorte de figure de l’encadrement social, les assistances sociales de l’époque, les scribes vont voir le pharaon pour essayer de diminuer la corvée, le pharaon ne veut rien savoir, il augmente la dureté des travaux, et les scribes, alors qu’ils sont du peuple d’Israël, se retournent contre Moïse. On se trouve là devant une sorte de parabole du caractère incroyable et inacceptable de la Bonne Nouvelle de l’évangile à l’intérieur même du peuple de Dieu. C’est jusque-là que va ce récit. Ceux qui sont chargés de l’encadrement, finalement, ne croient pas à la vocation du peuple. Et d’une certaine manière, Moïse a contre lui les scribes eux-mêmes (c’est une petite critique de l’autorité des scribes à une époque plus tardive), mais c’est extraordinaire. Cela veut dire que ce n’est pas nécessairement quand on a des degrés dans la hiérarchie, qu’on a pour autant la foi en la vocation du peuple de Dieu. 

       C’est cela que veut dire ce récit. Moïse est celui qui tient bon, par rapport à la vocation que Dieu lui a donnée à lui et au peuple, non seulement par rapport aux obstacles extérieurs que représentent le pharaon et son administration qui oppriment le peuple, mais également par rapport au peuple lui-même dont l’encadrement finalement n’accepte pas une autre vocation. C’est comme si les chefs et les scribes du peuple avaient finalement pris leur parti de cette situation d’oppression, en disant qu’ils n’y pouvaient rien. 

       Ce n’est pas du tout un texte anachronique. C’est un texte éminemment contemporain et présent. C’est le fait que devant la Parole de Dieu, il y a toujours la possibilité d’une sorte de réaction, que l’état des choses est plus fort et finalement se justifie mieux que la nouveauté de l’annonce du salut. Et je vous prie de croire, nous pouvons essayer de l’observer dans chacune de nos vies, dans tous les moments où il y a des décisions importantes, nous avons toujours tendance à juger d’abord comme disait Aristote : la politique c’est l’art du possible, alors que précisément Moïse dit que ce que Dieu veut pour son peuple, c’est l’impossible. 

       Alors, à nous de choisir, à nous de savoir si nous préférons le possible ou l’impossible. En tout cas, il y a une chose qui est sûre, c’est que Dieu a toujours voulu l’impossible. 

 

       AMEN