LE DOIGT OU LA LUNE ?
Ex 4, 1-9
(17 juin 2006)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Pleine lune
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rères et sœurs, je suppose qu’en écoutant la lecture du passage du livre de l’Exode, vous avez été comme moi, un tout petit peu embarrassé par le côté quelque peu voyant et exagéré du dialogue et de l’échange entre Dieu et Moïse. Dieu dit à Moïse de jeter son bâton par terre et il devient un serpent, il attrape le serpent et cela redevient un bâton, il met sa main dans son côté et sa main devient lépreuse, et il la remet dans son côté et elle guérit. Et enfin, la dernière des dernières, c’est de prendre de l’eau et de la jeter sur la terre et elle devient du sang. En réalité, on est un peu dans le registre Blanche-Neige et la Belle au bois dormant. C’est un peu bizarre de tomber tout à coup dans le merveilleux de cette façon-là.
Pourtant, si l’on y réfléchit, ce texte est très important parce qu’avec les moyens du bord, j’en conviens, c’est la culture de l’époque, il y a déjà pas mal de siècles, on essaie de réfléchir sur l’originalité de la foi des israélites. Au fond, ce petit traité, c’est un traité des religions comparées comme on le dit aujourd’hui. C’est-à-dire qu’il y a deux registres religieux. Il y a le registre que je viens de décrire, c’est le registre de la religion comme un pouvoir. Je peux changer mon bâton en serpent, et un serpent en bâton. A ce moment-là, je montre une sorte de capacité de pouvoir qui me permet d’affirmer peut-être pas la vérité, mais en tout cas, la supériorité de ma religion.
Or, ce n’est pas tout à fait cela la foi d’Israël. Car précisément tout le petit texte que nous avons lu est conditionné par la question de Moïse. Moïse a vu le Buisson Ardent, il a reconnu la présence divine au cœur de la création. Puis, Moïse a reçu une mission, il faut qu’il aille libérer le peuple, il faut qu’il le conduise au désert pour aller sacrifier à Dieu. Et Moïse envisage la question : est-ce que je suis crédible ? et c’est là le problème. Au fond, c’est la première fois dans ces textes-là qu’on distingue de façon aussi nette l’attitude profonde du croyant, c’est-à-dire la confiance, la confiance sur parole, si je dis aux israélites : le Seigneur m’a envoyé, est-ce qu’ils vont me croire ? Et d’autre part, un registre de signes qui est simplement là pour aider. C’est là tout l’intérêt de ce texte. C’est la première fois, de façon très naïve qu’on essaie de faire comprendre dans la tradition d’Israël, que la foi d’Israël n’a pas grand-chose à voir avec la religion des égyptiens. En fait, on peut faire comme les égyptiens, mais le vrai but de l’opération, c’est d’arriver à croire et à faire confiance en Dieu et à son envoyé.
Autrement dit, ce petit récit invite à un véritable discernement intérieur. Comment abordons-nous la réalité, le phénomène même de notre existence religieuse ? Est-ce que nous l’abordons sur le mode des preuves et du pouvoir, ou est-ce que nous l’abordons sur le mode de la confiance en Dieu et de ses envoyés ? Quel est le statut de la Parole de Dieu dans notre cœur ? Quel est le statut de la foi en l’Église dans notre cœur ? Quel est le statut de notre propre confiance dans le Parole de Dieu ? Alors évidemment, il peut y avoir occasionnellement des bâtons qui se changent en serpents, et des mains qui attrapent la lèpre et qui en guérissent, cela fait partie des phénomènes qui sont dans l’orbite religieuse du christianisme parce qu’il ne les renie pas, mais ce ne sont pas des fins en soi. Nous ne croyons pas à cause des miracles, et ce sera tout le sens des récits évangéliques, les miracles sont là pour affermir, pour aider la démarche de foi, mais le miracle n’est jamais là pour détourner la foi sur le pouvoir du thaumaturge. Cela évidemment, pour nous, c’est assez exigeant. Cela demande un réel discernement, de ne pas prendre la proie pour l’ombre. J’ai déjà cité une fois ou l’autre le proverbe chinois : "quand le doigt montre la lune l’imbécile regarde le doigt !"
Il y a entre le doigt et la lune le même rapport qu’entre la foi qui est le but, et le miracle qui est simplement le doigt. Alors, il faut essayer de regarder la lune !
AMEN