L'AGNEAU DU SACRIFICE
Gn 22, 1-19
(15 avril 1984???)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Cluny : Le sacrifice d'Isaac
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ère, voici le feu et le bois, mais où est l'agneau pour le sacrifice ?"
Nous commençons cette Semaine Sainte en nous replongeant dans la foi de notre Père Abraham. Nous revivons cet instant où, ayant laissé les serviteurs, n'ayant pris que le strict minimum, selon la parole de Dieu, le feu et le bois, le feu figure du Buisson Ardent, et le bois figure de la croix, Abraham marche avec son fils dans la solitude et gravit la pente du Mont Moriah, la montagne de la Providence. La tradition a identifié cette montagne de Moriah à l'une des montagnes de Jérusalem et quelques siècles plus tard, à quelques pas de là, le Christ Lui-même portant le bois du sacrifice montera sur le Golgotha ainsi que nous le célébrerons au jour du vendredi-saint.
Lorsqu'on relit cet épisode de la foi d'Abraham, on a souvent la réaction : mais Dieu est insensé de demander une chose pareille. Ce n'est pas possible que Dieu ait demandé à un homme qui avait reçu Isaac comme l'accomplissement d'une promesse, de marcher aux côtés de son fils, de l'immoler et d'être dans cette occasion-là celui qui l'immolerait. Cette foi d'Abraham nous paraît une foi aveugle et absurde. C'est insensé que Dieu le lui ait demandé, mais c'est aussi insensé qu'Abraham ait répondu. Comment pouvait-il dire : Oui ? Comment pouvait-il aller contre tout ce qu'il avait reçu de la main même de Dieu ? Comment pouvait-il aller contre la Promesse et l'espérance que Dieu avait fait briller dans sa vie, à travers l'appel en dehors de sa patrie d'Our des Chaldéens, à travers le signe de la terre qu'Il lui avait donnée et à travers cet enfant qui portait la destinée d'un grand peuple ? Insensé de la part de Dieu. Insensé de la part d'Abraham, cet épisode nous paraît tout à fait incompréhensible. Et pourtant si nous voulons en appréhender quelque chose, car je crois que nous ne le comprendrons jamais, ce récit du sacrifice d'Isaac, si nous voulons en comprendre quelque chose, il faut au moins tenir ceci : ce n'est pas que Dieu ait été insensé de son côté en demandant à Abraham d'être insensé de son côté, mais c'est tous les deux ensemble qui ont communié, de façon extraordinaire, dans le don de ce qu'ils avaient de plus cher.
La plupart du temps nous imaginons que Dieu a demandé à Abraham ce sacrifice d'Isaac, et qu'ensuite, Il attendait, perplexe, du haut du ciel, pour voir ce qu'Abraham ferait. A ce moment-là Dieu serait devenu subitement lointain, un juge indifférent pour voir jusqu'où pouvait aller la fidélité d'Abraham. Et nous concevons souvent l'épreuve de la foi de cette manière-la, comme si Dieu mettait à l'épreuve, jaugeait la capacité de résistance, et la jaugeait de l'extérieur. Et c'est ce qui, effectivement, apparaît comme scandaleux, car un Dieu tel que celui-là qui éprouverait de l'extérieur le destin de l'homme et le fond de son cœur serait, à proprement parler, un Dieu insupportable, pire qu'un tyran.
Mais ce qu'il faut comprendre dans cette marche d'Abraham, c'est qu'ils ne sont pas deux à monter sur le Mont Moriah, mais ils sont au moins quatre. Il y a Abraham et son fils, et il y a, dans le cœur d'Abraham, tout l'amour du Père éternel, et il y a dans l'innocence d'Isaac, la présence figurée du Christ qui marche vers sa croix. Et ce qui faisait qu'Abraham pouvait répondre, au moment où Isaac lui demandait : "Où est l'agneau pour le sacrifice ?", Abraham pouvait répondre prophétiquement un mot qui ne venait pas de lui, qui pouvait tout dire, qui disait sans doute beaucoup plus qu'Abraham imaginait : "Dieu y pourvoira !" C'est parce qu'Abraham n'a pas marché seul, dans une foi qui serait simplement la confrontation à un acte absurde, mais c'est parce qu'Abraham était véritablement envahi par la présence de l'amour du Père qu'il a pu marcher, qu'il a pu faire un pas jusqu'à l'autel du sacrifice. Et Isaac a pu reconnaître, au dernier moment, qu'il pouvait être la victime car, en réalité, c'était déjà le Christ qui était en lui. C'est cela le sacrifice d'Abraham. Ce n'est pas un Dieu qui livre l'homme à l'absurde pour éprouver sa foi. C'est un Dieu qui vit la foi au cœur de l'homme, qui fait vivre la foi au cœur de l'homme. Et la foi est tellement l'œuvre de Dieu qu'au moment où Abraham marchait vers l'autel du Mont Moriah, il ne savait plus si c'était ses jambes qui le portaient ou si c'était Dieu qui marchait en lui et qui le faisait avancer.
Pourquoi cela ? Parce que, je crois qu'Abraham, étant le Père des croyants la foi de tous les hommes qui croient au Dieu Père, Fils et Esprit Saint, et tout d'abord la foi des fils d'Abraham, et notre foi à nous qui sommes fils d'Abraham par la régénération dans le Christ, cette foi devait y trouver son prototype et son enracinement. Et il n'y a pas de foi sans mort. La foi c'est la confiance totale de tout notre être à Dieu. Et, depuis qu'il y a eu le péché, cette confiance, d'une manière ou d'une autre, est véritablement traversée par la mort. Mais si c'était simplement nous qui avions alors à traverser la mort, je crois que nous n'en sortirions jamais. Nous y serions pris définitivement.
Ce qui fait qu'Isaac a été rendu à son père, parce que l'ange de Dieu a retenu la main d'Abraham, c'est que Dieu vivait, au cœur d'Abraham, le mystère de la mort de son Fils. Il le vivait prophétiquement.. Il le vivait parce qu'Il savait qu'un jour, Il livrerait, pour la vie du monde, son propre Fils. Et ce qui a soutenu, ce qui a porté la foi d'Abraham c'est le cœur même de Dieu.
Quand nous entrons dans la semaine sainte, nous reprenons le même chemin qu'Abraham vers le Mont Moriah. Dieu ne nous demande pas d'immoler un fils, bien entendu. Mais ce que Dieu nous demande, c'est de nous laisser envahir par les sentiments du Christ Lui-même. Comme le dit saint Paul : "Revêtez les sentiments qui sont dans le Christ Jésus !" Et les sentiments qui sont dans le Christ Jésus, c'est que, désormais, pour retrouver le chemin de la plénitude de la vie en Dieu, il faut passer par la mort, une mort qui n'est pas rien, qui est la même chose qu'Abraham marchant vers le Mont Moriah. Une mort qui nous entraîne bien au-delà de ce que nous pourrions chercher et attendre, une mort qui nous demande des renoncements bien autrement difficiles que ceux que nous pourrions entrevoir à simple mesure humaine.
Mais si nous marchons en vérité comme Abraham s'est avancé vers la montagne alors nous saurons peut-être pressentir à quel point à travers tout ce qui dans notre vie peut, à certains moments, paraître absurde et incompréhensible, il y a cette présence de Dieu le Père qui porte avec nous, qui porte en nous l'épreuve de notre foi, mieux encore qu'il éveille en nous la confiance et qu'il nous y affermit. Bien sûr, cela passe toujours par une mort. Mais, même dans cette mort, c'est peut-être plus facile pour nous maintenant que pour Abraham et pour Isaac, car nous avons vu l'accomplissement définitif de la Promesse et nous savons, avec saint Paul, que "si nous mourons, c'est avec le Christ que nous mourons."
Ainsi nous ne marchons plus seuls. Nous sommes avec Abraham, avec Isaac, avec tous ceux qui, dans leur vie, d'une manière ou d'une autre, ont prophétisé la mort de Jésus-Christ. Et maintenant, surtout, nous marchons avec Jésus, mort et ressuscité. Nous traversons le mystère de sa Pâque et nous savons que si nous voulons trouver la vraie lumière, si nous voulons vraiment laisser s'échafauder en nous cette foi et cette confiance dans le Père des lumières, il suffit de nous laisser mourir avec son Fils.
AMEN