DE MORIAH AU GOLGOTHA

Gn 22, 1-19

(27 mars 1983???)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Catacombe de Priscille 

A

braham ! Abraham ! Prends ton enfant, ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac et offre le en sacrifice sur la montagne que je t'indiquerai !"

"Ton Unique !" Celui que tu aimes ! " ne se retrouve que deux fois dans l'Écriture dans ce texte de la Genèse, pour désigner Isaac, le fils unique d'Abraham, celui que son cœur aime, et puis, dans l'évangile pour parler de Jésus, "le Fils Unique qui était dans le sein du Père" et qui nous l'a révélé. "C'est Lui, mon Fils, mon Bien-Aimé ! Celui que mon cœur aime ! Écoutez-Le !"

       Quand Dieu appelait Abraham, quand Dieu appelait Isaac, Il préparait le cœur d'Abraham à ressembler à son propre cœur. Dieu faisait entrer mystérieusement Abraham dans ce projet que Lui-même avait conçu dans son cœur. Abraham devait offrit en sacrifice son unique, celui que son cœur aime, comme le Père devait envoyer dans le monde, devait livrer son Unique, son Enfant Bien Aimé, celui que son cœur aime pour qu'il soit offert en sacrifice sur la montagne du Golgotha qui répond, à l'autre bout de Jérusalem, à cette montagne de Moriah où Abraham avait offert son fils. Ainsi Dieu communiquait, en quelque sorte, le secret et le mystère de son cœur au cœur de l'homme, au cœur d'Abraham pour qu'ainsi dans l'obscurité de la foi, le cœur d'Abraham, le cœur de l'homme, puisse se préparer, un jour, à vivre pleinement ce mystère de l'amour incompréhensible de Dieu.

       Car c'est bien d'un amour incompréhensible qu'il s'agit. Abraham est appelé par Dieu à offrir en sacrifice cet enfant qu'il a reçu de façon miraculeuse, contre toutes les lois de la nature, contre toutes les prévisions possibles, cet enfant de sa vieillesse cet enfant de la vieillesse de Sara, cet enfant qu'il avait appelé "le sourire de Dieu" lorsque lui-même avait d'abord ri d'incrédulité quand Dieu le lui avait annoncé. Et Sara aussi avait ri. Et puis l'enfant était venu, et ce rire s'était transformé en sourire de joie. Isaac, le sourire de Dieu, il fallait l'offrir en sacrifice. A quoi bon ce miracle ? A quoi bon cet événement extraordinaire ? Et puis, c'était le fils de la Promesse. Dieu avait dit à Abraham : "Regarde les étoiles dans le ciel. Compte-les si tu peux. Regarde les grains de sable sur le bord de la mer, si tu peux les compter. Ta postérité, celle qui sortira de ton sein, de tes entrailles, à travers Isaac, sera aussi nombreuse que les étoiles du ciel et les étoiles de la mer." Et voilà que ce fils, le fils unique, le seul, celui que son cœur aime, il fallait l'offrir en sacrifice. Quelle absurdité ! Quel comportement invraisemblable de la part de Dieu !

       Il y a un comportement plus invraisemblable encore, c'est celui de Dieu Lui-même, Lui qui est la vie, acceptant de venir mourir. Quelle chose insensée! La mort de Dieu ! Dieu créateur, Dieu source ! Dieu exultation infinie, cloué sur une croix, lacéré défiguré ! La splendeur de Dieu réduite à cet état de loque humaine. Quelle chose insensée, absurde ! Voilà ce que le cœur d'Abraham commençait à concevoir, comme une femme en enfantement qui, dans l'obscurité de son sein, commence à concevoir un mystère infini. C'était cela qui naissait dans le cœur d'Abraham, dans le cœur de l'homme, dans le cœur de toute l'humanité pour, un jour, parvenir à mettre au monde ce sacrifice du Fils unique.

       Et Isaac aussi, quel mystère, quand il monte vers cette montagne : "Père ! Je vois bien le bois et le feu, mais où est l'agneau pour le sacrifice ?"- "Dieu y pourvoira mon enfant !" Et puis quand son père, ce père dont il est le fils unique, ce père qui l'aime et qui le chérit tendrement, quand son père le lie avec une corde sur le bois. Alors Isaac a dû comprendre. Et quand il a vu le couteau se lever au-dessus de lui. "Père, s'il est possible, que ce calice passe loin de moi !" - "Père, pourquoi m'as-Tu abandonné ?" Dans le fond du cœur d'Isaac, aussi, un mystère est en train de naître. Un mystère incompréhensible si c'était pour la foi. Et c'est dans la foi qu'Abraham a préparé le monde à la venue de Jésus-Christ. C'est dans la foi qu'Isaac a préparé son cœur à être le lieu de naissance du cœur de Dieu sur la terre.

       Et nous aussi, par la foi, nous devons chaque jour, et quelquefois de façon plus radicale et plus cruelle, entrer dans ce mystère, ce mystère de l'amour de Dieu, de l'amour incompréhensible de Dieu, car l'amour, ça ne s'explique pas.

       L'amour, ce n'est pas raisonnable. Cela ne se déroule pas selon une logique que l'on pourrait analyser. Et nous-mêmes, nous sommes appelés à certains moments, à certains jours, oui, tous et chacun d'entre nous, une fois ou l'autre, et d'une certaine manière cela devient un peu chaque jour, nous sommes appelés à vivre ce mystère du cœur de Dieu dans notre propre cœur, comme Abraham l'a reçu le premier.

       "Ton Unique ! Celui que Tu aimes ! " - "Père, s'il est possible, que ce calice passe loin de moi ! " - "Père, glorifie-moi de la gloire que j'avais auprès de Toi afin que le monde sache que Tu m'as aimé et que je les ai aimés comme Tu m'as aimé." - "Père, qu'ils soient un, comme Toi et moi, nous sommes un, Toi en moi et moi en Toi afin qu'ils soient parfaitement un et que le monde croie."

       Que ce mystère de l'amour de Dieu naisse aujourd'hui dans notre cœur afin que le monde croie, afin que le monde accepte d'entrer dans cette route, qui n'est pas celle de la raison, qui n'est pas celle de la logique, qui n'est pas celle des intérêts humains, qui n'est pas celle des forces humaines, des puissances humaines, cette route qui, à certains moments, peut paraître absurde, mais qu'une lumière profonde, comme un feu sous une braise, illumine de l'intérieur. Cette route qui nous conduira jusqu'au cœur de Dieu, afin que le monde croie.

       AMEN