IL A SOUFFERT POUR NOUS

Lc 19, 28-40; Is 50, 4-9 ; Ph 2, 6-11 ; Lc 22, 14- 23, 56
Dimanche des Rameaux - année C (23 mars 1986)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

"Il a souffert pour nous sous Ponce Pilate, Il a été crucifié, Il est mort, Il a été enseveli, pour nous les hommes et pour notre salut". La liturgie nous fait entrer dans ce temps, dans cette Semaine Sainte, où nous contemplerons, de nos yeux, autant que nous nous laisserons conduire par elle, les souffrances de Jésus Christ. Personne n’a jamais aimé regarder la souffrance, encore moins la regarder en face, on trouve que c’est déjà bien suffisant de la subir, et généralement on n'a pas envie d’en parler. Si je me risque cependant à dire quelques mots sur la souffrance de Dieu et par conséquent aussi sur notre propre souffrance, je le fais avec toutes les réserves que faisait lui-même un grand théologien anglican Lewis qui avait autant d’humour que de réalisme, lorsqu’il écrivait : "Tous les arguments présentés en vue de justifier la souffrance provoquent un amer ressentiment contre celui qui les propose. Vous aimeriez bien savoir comment je me comporte quand je la subis, au lieu d’écrire des livres à son propos. Inutile de chercher à deviner, je vais vous le dire, Je suis un grand poltron. Cela n’a d’ailleurs pas grand-chose à voir avec la question. Quand je pense à la souffrance, à l'anxiété qui dévore comme le feu, à la solitude qui s'étend comme un désert, à la routine navrante de la misère monotone, mon corps aux peines sourdes qui assombrissent tout le paysage, au brusques douleurs comme des nausées qui vous font sauter le cœur d’un homme d’un seul coup, à ces douleurs qui paraissent déjà intolérables et puis tout à coup augmentent, à ces souffrances affolantes qui transpercent comme une flèche et font sauter en l’air comme un fou un homme qui semblait à demi mort, sous l'effet des tortures subies, cela me démolit complètement. Si je connaissais une issue, je ramperais dans un égout pour le trouver. Mais à quoi bon vous décrire mes sentiments, vous les connaissez, ce sont les mêmes que les vôtres. Ce sont les mêmes que les miens".

       Pourtant c’est un fait, lorsque dans les premières communautés chrétiennes on a annoncé le Christ Jésus, le mystère de sa souffrance aurait dû profondément répugner tous les auditoires et pourtant les premiers chrétiens n’ont jamais reculé devant le fait de dire que Jésus avait souffert pour nous sa Passion. Cela ne veut pas dire que la souffrance soit une chose bonne. La souffrance est profondément un mal, d’autant plus mal qu’elle se montre à nu devant nous, dans toute son horreur du mal, encore plus un mal au sens où la souffrance nous atteint personnellement et profondément que généralement nous ne pouvons avoir aucune distance vis-à-vis d’elle : souffrance si forte qu’à certains moments nous pouvons être touchés par un sentiment de compassion, voyant la souffrance des autres engendrer en nous une souffrance que nous éprouvons alors comme personnellement. C'est le mystère que nous appelons déjà au plan humain, mais encore plus justement au plan spirituel de la foi, le mystère de la compassion.

       La souffrance est une réalité profondément scandaleuse, au sens où elle peut faire tomber, et il y a beaucoup d’hommes qui sont tombés à cause de la souffrance, et Dieu seul connaît le mystère de celui qui tombe à cause de la souffrance. Et il faut dire aussi que la mort et la souffrance de Jésus lui paraissaient encore infiniment plus repoussantes que pour nous parce qu’Il avait une nature humaine parfaite qui n’était absolument pas faite pour la mort. En ce qui nous concerne, il y a toujours au fond de nous-mêmes, à cause de notre péché, à cause de nos blessures, une secrète connivence avec la souffrance qui se traduit d'ailleurs nous le savons bien, dans certaines réalités psychologiques de notre cœur où nous avons des complicités avec le mal et la souffrance. Aucun de nous ne peut se dire exempt de cette perversité, à cause de notre vie de pécheurs qui a profondément bouleversé et blessé notre nature humaine. Mais dans le Christ il ne pouvait rien y avoir de tel. Et quand Il dit : "Père que ce calice s’éloigne de Moi, que cette coupe s’éloigne de Moi", Il le dit en toute vérité, c’est sa plus profonde et sa plus intime répulsion pour toute souffrance, y compris la sienne, qu’Il exprime là sans la cacher. Ainsi le Christ n’a pas supporté ses souffrances, n’est pas entré dans la souffrance comme s’Il aimait la souffrance et la recherchait, comme s’Il avait envie de se détruire Lui-même.

       Mais la question demeure. La question demeure de savoir pourquoi y a-t-il la souffrance au cœur de l’humanité, et pourquoi Dieu a-t-il voulu que son Fils partage véritablement, réellement, dans sa chair, notre souffrance ? C’est une question sur laquelle on a toujours médité et réfléchi, car elle constitue sans doute la question centrale de notre salut.

       Je voudrais simplement, ce matin vous proposer une brève réflexion sur le sens et le rôle de la souffrance par rapport à notre salut. La souffrance est en soi profondément mauvaise. Mais nous croyons, que par la mort de Jésus-Christ, ce qui reste mauvais est devenu le lieu même de la manifestation du salut, le lieu même de notre communion avec Dieu, dans son infinie générosité, veut encore nous rencontrer. Il y a toujours dans notre cœur quelque chose qui est prêt à se donner : il y a toujours au fond de nous-mêmes, quelque part, une générosité secrète à condition que nous n’ayons pas voulu tout saboter dans notre propre vie humaine. Cette générosité au fond de nous-mêmes, c'est le "b-a ba" de toute vie humaine à la fois personnelle et sociale. S’il n’y avait pas un minimum de capacité de se donner, nous serions tous comme des chars d’assaut, disposés les uns à côté des autres et absolument invulnérables les uns aux autres.

       Cependant notre foi ne repose pas simplement sur une capacité de faire de temps en temps un geste de charité, de gentillesse ou de délicatesse à l'égard d’autrui. Ce que le Christ est venu nous apporter, c'est l’exigence d’un don absolu de nous-mêmes à Dieu.

       Et lorsque nous sommes remis en présence de ce don absolu de nous-mêmes à Dieu, quoique nous fassions, cela nous fera toujours mal. Lorsque nous réalisons que notre relation à Dieu ne se calcule pas simplement sur le fait d’être "bon", mais de laisser Dieu s'emparer totalement de nous pour que notre relation à Dieu soit fondée sur un don total et absolu de nous-mêmes, sans aucune réserve et sans aucune restriction, là nous nous rendons compte de la mesure humaine d'un tel don de soi.

      C'est une des choses d’ailleurs que nous voulons dire lorsque nous parlons du péché originel, cela signifie que la matière même dont Dieu nous avait créés nous établissant dans cette relation absolue d'un amour qui se donne parce qu’il se reçoit des mains de Dieu, ce don nous l’avons perdu, il n’existe plus dans notre réalité humaine. Nous sommes spirituellement, des handicapés pour faire ce don absolu de nous-mêmes à Dieu précisément, c’est là que la souffrance, je ne dis pas retrouve un sens, mais exige de notre part que nous soyons remis devant l’exigence de ce don absolu de nous-mêmes à Dieu. Non pas que Dieu nous enverrait des souffrances ou des peines de gaieté de cœur, mais Dieu dans l'image vivante de Jésus souffrant en son âme, en son cœur et en sa chair nous a manifesté réellement que les souffrances de l'homme, même la plus innocente et la plus injuste qui soit, est cependant le pivot sur lequel repose l'absolue de la possibilité de nous donner à Dieu. Et dès lors toute souffrance, si faible soit-elle, mais aussi si grande et si déchirante soit-elle repose sur ce pivot. C’est comparable aux couteaux d’une grande balance sur lesquels peuvent reposer des charges énormes, mais en réalité sur ce tranchant, tout repose dans un équilibre mystérieux. Et c'est le point où le métal subit le plus de traction, le plus d’effort, le plus de tension, c'est le point où ça risque à tout moment de se briser, et cependant c'est le point sur lequel tout repose.

       Aujourd’hui même, nous sommes invités à acquérir au plus intime de notre cœur le sens divin de la souffrance de Jésus-Christ, nous sommes appelés à l’accueillir au plus intime de nous-mêmes et au plus intime de nos souffrances : vous tous qui portez une souffrance dans votre cœur si faible soit-elle, vous n’aurez jamais de réponse tant que vous ne serez pas passés au creuset de la souffrance de Jésus-Christ. Tout ce qui dans notre cœur, est brisé, abîmé, blessé, tout cela désormais repose sur ce geste où Jésus, dans sa souffrance infinie, s'est donné totalement Lui-même, a livré toute son humanité, dans la même générosité que, celle par laquelle, de toute éternité, Il s'était donné au Père.

       Et depuis lors toute souffrance repose sur ce geste-là. En écoutant cette semaine, les récits de la Passion, en entrant plus dans ce mystère de la souffrance de Dieu, que cela ne soit pas pour nous enfermer sur notre souffrance, pour nous replier sur nous-mêmes, dans un dolorisme malsain, mais au contraire, pour savoir que Dieu est venu rencontrer notre souffrance dans tout son réalisme et dans toute son horreur, et que là même où c'est trop fort, trop lourd et trop écrasant pour nous, Lui-même, Il s'est chargé, comme le dit Pierre dans son épître, de nos maladies, "c’était nos péchés qu’Il portait", avec tout le poids de souffrance et de mort qu'ils entraînaient.

        AMEN