VOULEZ-VOUS LE SALUT?

Mt 21, 1-11 ; Is 50, 4-9 ; Ph 2, 6-11 ; Mt 26, 14 – 27, 66
Dimanche des Rameaux – année A (2 avril 2023)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, il est de coutume dans notre communauté paroissiale de donner l'homélie avant la Passion plutôt qu'après. En effet, nous devons accueillir le texte de la Passion, le laisser résonner dans notre cœur et laisser le commentaire personnel de notre prière. Je vous propose de méditer, pour nous préparer à écouter cette Passion selon saint Mathieu, cette phrase qui est une des dernières que Jésus ait prononcée sur la Croix. La plupart du temps on l’interprète assez mal, mais elle nécessite de notre part une vraie prise de conscience et un approfondissement de la raison pour laquelle Jésus a dit cette phrase.

Quand Il était pratiquement à quelques minutes de sa mort, Il a, dit l'évangile, prononcé un grand cri : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi M'as-Tu abandonné ? » Cette phrase, « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi M'as-Tu abandonné ? », a souvent paru choquante, à tel point qu'on a tout fait pour essayer, soit de la gommer dans toute sa force, soit au contraire de la souligner, presque jusqu’à l'absurdité. La gommer, l'effacer, c'était assez simple en disant que Jésus récitait les psaumes sur la Croix, et Il a récité un psaume qui commençait par cette parole, « mon Dieu, mon Dieu, pourquoi M'as-Tu abandonné ? » Il n'est pas exclu que Jésus ait récité les psaumes en étant en train de mourir sur la Croix, mais pourquoi aurait-Il particulièrement mis en relief cette phrase-là, alors qu'il y en a beaucoup d'autres dans ces psaumes qui, précisément, peuvent accompagner la vie d'un mourant. Ici, Jésus a l'air de dire : « Tu M'as abandonné ». Essayer simplement de faire de Jésus un juif pieux qui récite les psaumes avant la mort, c'est possible, mais je trouve que c'est un peu lénifiant. Ça gomme le côté fort de cette demande, de cette supplication et de cette interrogation. Jésus est vraiment mort en se posant cette question, et je crois qu'Il n'avait pas besoin du psaume pour se la poser.

L'autre interprétation, moderne, veut pousser jusqu'au bout le désespoir de Jésus : Jésus aurait désespéré de Dieu, son Père. Cela nous paraît plus pathétique, plus dramatique, plus provocateur. On a pensé que Jésus avait connu notre mort, l'abandon, plus de capacité de faire quoi que ce soit, en déclarant à Dieu : « Dieu, Toi aussi Tu M'as abandonné ». Il s’agit ici de présenter un Jésus, non pas mourant comme un athée ou un agnostique, mais quand même, Jésus mettant en cause la relation qu'Il avait avec son Père, qui L'avait envoyé pour sauver l'humanité, en constatant que tout était raté : « Tu as cru me confier une mission, mais en réalité elle ne peut pas s'accomplir. Et j'ai l'impression que Toi-même, Tu M'as abandonné ».

Frères et sœurs, il est certain que si on hésite entre ces deux interprétations, on est plutôt en difficulté, car le choix entre un Jésus très pieux, qui récite les psaumes sur la Croix et un Jésus presque agnostique ou faisant une sorte de profession d'abandon de Lui-même par Dieu, c’est assez terrible.

Je vous propose une troisième interprétation, beaucoup plus provocante même encore, et cependant extrêmement suggestive pour nous aujourd'hui. Quelle est la situation dans laquelle Jésus dit cette parole ? Les récits de la Passion – pas seulement Mathieu, mais lui particulièrement –, montrent comment Jésus est effectivement abandonné : Tous L'ont abandonné. Les apôtres ont fui dès l'arrestation au Jardin des Oliviers, puis tous les disciples et tous ceux qui avaient suivi Jésus, ont peut-être assisté de loin au procès devant Pilate, mais aucun ne s'est manifesté pour exprimer un quelconque soutien vis-à-vis de Jésus. C’est donc l'abandon. Et que voit-il du haut de la Croix ? Il voit des gens, peut-être en reconnaît-Il un certain nombre qui, à l'exception de très peu – les femmes au pied de la Croix – l'ont tous abandonné, non seulement abandonné, mais ils renient par leur moquerie, leurs injures, le fait qu'ils puissent ou doivent être sauvés par Lui.

Je crois que ce n'est pas la peine d'essayer de réaliser humainement ce que c'est, mais le problème est là. Jésus vient parmi les hommes ; tout ce que nous connaissons de Lui par les évangiles, par le témoignage des premières communautés chrétiennes, par la parole des apôtres, c'est qu'Il vient apporter le salut. Et quand Il vient apporter le salut, c’est pour rassembler autour de Lui son peuple et tous ceux qui voudront croire en Lui. Or, comment se termine son ministère ? Par la mort la plus honteuse qui soit, la plus déconsidérée, par le supplice des esclaves – c'est la Croix –, le supplice le plus atroce. Plus personne ne répond à ce que Jésus était venu faire. En fait, comment exprime-t-Il son abandon à ce moment-là ? C'est comme s'Il disait à son Père : « Père, Tu M'as envoyé pour rassembler tous mes frères les hommes autour de Moi, pour venir accueillir ce salut que Je devais leur apporter et ils sont là tous à refuser le salut que Je veux, que Tu M'as demandé de leur apporter ».

Ce n'est pas que Jésus mette en cause l'amour de son Père. Mais c'est que, voyant le refus de la part de tous ceux qui sont là autour, de ne pas vouloir accueillir ce salut, à ce moment-là, Il se demande s’il y a pire abandon que celui par lequel on est envoyé pour accomplir, rassembler un peuple qui ne répond pas. C'est comme si Jésus, voyant toute la profondeur de l'abandon de l'humanité face à Lui, face au don de sa vie, face à tous les gestes et à toute la mission qu'Il a accomplis, tout à coup, se demandait : mais au fond, pourquoi M’ont-ils abandonné ? Et la question, telle qu'Il se la pose, est : pourquoi sont-ils là tous, à crier contre Moi, à M'insulter, alors que Je suis venu pour les sauver et leur ouvrir une nouvelle voie de vie.

Et à ce moment-là, Il ne peut pas s'empêcher de poser la question au Père. L'abandon vient d'abord de ceux qui sont autour de Lui. L'abandon surgit du cœur même de l'humanité. Nous n’en voulons plus. Nous ne voulons plus de ce qu’Il nous a raconté. Nous ne voulons plus de la mission qu’Il est venu accomplir. Nous ne voulons pas de ce salut tel qu’Il nous l'offre. Evidemment, pour le Christ, c'est le grand mystère. Comment se fait-il que cette humanité qui a été créée pour vivre avec Dieu, tout à coup massivement autour de Lui sur la Croix, Lui dise : « Nous ne voulons pas de Toi » ?

Frères et sœurs, je n'ai pas besoin de vous proposer des applications concrètes sur les situations dans lesquelles nous nous trouvons. Mais c'est quand même vrai qu’on se trouve là devant quelque chose d’absolument incompréhensible. Comment se fait-il que le salut apporté par le Christ, proposé pour être partagé avec Lui, soit soudain abandonné  par tous, plus personne ne voulant de ce salut ?

Frères et sœurs, cette situation n'est pas uniquement celle du Calvaire, elle est aussi celle de certains moments de l'humanité dans lesquels l'humanité ne veut plus d'un salut, ne veut plus découvrir la puissance de l'amour de Dieu, ne veut plus accepter ou accueillir le salut qui ne viendrait pas que d'elle-même. Et c'est cela le récit de la Passion.

C'est pour ça que c'est une sorte d'accumulation, apparemment de détails, mais en réalité tous convergent pour dire : on n'a pas besoin de Toi. Pour le Christ, c'est l'étonnement. Lui-même, qui est à la source de l'histoire de cette humanité, à la source de notre vie humaine pour l'accompagner, l'accueillir, comment se fait-il qu'Il se trouve totalement abandonné par ceux-là même qu'Il a créés par Lui, par sa sagesse et pour son Père ? Et c'est cela l'interrogation que Jésus adresse à son Père : « Père, comment se fait-il que cette humanité que Nous avons créée puisse en être à ce point-là ? »

C'est là que Jésus pose la question. Il voit que cet abandon Le dépasse tellement qu'Il pose la question à son Père : « Comment se fait-il que Je puisse être abandonné à ce point-là ? » Donc, c’est peut-être plus une question qu'un refus. Si Jésus s'adresse encore à son Père, c'est qu'Il sait que son Père ne L'a pas abandonné. Mais où se situe l'abandon sinon dans le fait que l'humanité est capable de se détourner du salut ? Du coup, nous devons être assez prudents car il peut y avoir dans notre vie des moments où nous ne croyons plus au salut, où nous n'acceptons plus d'être sauvés. C'est peut-être même un des grands moments de l'histoire de l'humanité actuelle, une humanité qui veut tellement se maîtriser elle-même, se sauver elle-même – quitte à ce qu’il y ait des victimes collatérales et parfois très nombreuses, par millions – que l'on croit qu'on va pouvoir accomplir une sorte de salut par soi-même. À ce moment-là, le salut n'est pas accueilli. Le salut n'est pas reçu. Le salut ne vient pas d'ailleurs.

Frères et sœurs, quand nous allons écouter ce texte, essayons simplement de le relire avec ces yeux-là, non pas les yeux du désespoir, non pas les yeux de la provocation, non pas même les yeux de la piété, de la meilleure volonté possible, mais Dieu en face de l'humanité. Dieu qui offre le salut et qui se rend compte que, par toute l'humanité, ce salut est refusé.

Frères et sœurs, c'est cela le mystère même de la Passion. Certes, Jésus a beaucoup souffert et on souligne toutes les souffrances physiques, mais la vraie souffrance, c'était : pourquoi tout cela ? Non seulement pourquoi tout cela, comme on appelle la souffrance rédemptrice, mais surtout pourquoi tout cela, c'est-à-dire : Tout ce qui était voulu par Toi, Père, tout cela a échoué. Alors, « mon Dieu, mon Dieu, pourquoi M'as-Tu abandonné