INTIMITÉ DE LA MORT
Is 50, 4-9 ; Ph 2, 6-11 ; Mc 14, 1 – 15, 47
Dimanche des Rameaux – année B (24 mars 2024)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs, comme vous le sentez, la célébration d'aujourd'hui est à un moment de bascule. Jusqu'ici, avec les enfants, avec les foules qui acclament Jésus, nous étions dans une sorte de joie exubérante, « Hosanna au fils de David ! » On reconnaissait dans Jésus Celui qui est venu, selon les promesses faites à Israël, rassembler tous les hommes dans son salut. C'est du moins ce que nous croyons, mais c'est très important, car la venue de Dieu quelque part ne peut être que source de joie. Certains en ont fait une sorte de source de tristesse et de mauvaise conscience. Je ne crois pas que ce soit le but premier de son incarnation, de sa venue et de sa vie parmi les hommes. Donc nous avons vécu tout ce moment dans une atmosphère de joie et de paix, très paisible et pleine d'espérance. Nous l'avons manifesté, surtout à travers les palmes, cette procession et ces chants qui nous disent la joie que nous avons de pouvoir accueillir Dieu.
Mais maintenant, il va y avoir un point de bascule. Car, la liturgie pour cela nous apprend beaucoup, on va découvrir le deuxième volet de cette fête. C'est le récit de la Passion, selon saint Marc. Et là, ce n'est plus tout à fait la même chose. C'est un récit d'une grande sobriété, un récit qui nous raconte les derniers moments, les derniers jours, puis les dernières heures de la vie de Jésus. On dirait qu'il y a là un amour du détail, du désir de comprendre ce qui va se passer, de relater presque comme un article de journal, de nous dire : « Voilà comment ça s'est passé ». Il est d'ailleurs assez extraordinaire, et on n’y fait pas assez attention, de constater que les premiers chrétiens, les premiers témoins, quand ils ont voulu expliquer aux autres qui demandaient à se convertir, quels avaient été les principaux moments de la vie de Jésus, ont raconté le récit de la Passion qui prend au minimum le tiers de chaque évangile.
Et là, ça change complètement. D'abord, tout le rapport entre Jésus et la foule, les gens qu'il rencontre, est complètement bouleversé. Jusque là, Jésus était en présence des foules, Il savait y répondre, Il savait de temps en temps mettre les points sur les i. Mais là, on Le voit progressivement, c'est ce que vous allez entendre tout à l'heure, et vous y ferez très attention, on Le voit progressivement entrer dans un silence. Il n'a plus d'explication à donner, même quand Il est interrogé par les tribunaux, Il ne dit que le minimum, le minimum de ce qu'Il veut dire et de ce pourquoi Il est venu.
Et puis surtout, Il entre non seulement dans le silence des paroles, mais Il entre aussi dans le silence du geste et le silence du cœur. Le silence du geste. Il va mourir. Et là peut-être, c'est un des points sur lesquels cet évangile d'aujourd'hui peut nous apprendre beaucoup. La mort de Jésus a été atroce, Il a été traité comme le pire des vauriens : celui qui se prétendait être ce qu'il ne pouvait pas être aux yeux de ceux qui l’entendaient. Et pourtant là, Il a gardé le silence.
Et de nos jours ? Eh bien, je trouve que cet évangile nous dit quelque chose que nous ne devons pas simplement essayer de comprendre. Nous devons aussi essayer d'entrer dans cette attitude de Jésus. En effet, c'est ce que les évangiles nous ont raconté avec tant de réserve et de discrétion, Jésus, dans tout le récit de sa Passion, ne fait pas de grand discours. Pourquoi ? Parce qu'Il ne veut pas qu'on Lui vole sa mort. Ça, dans l'évangile, c'est clair comme de l'eau de roche. Jésus sait pertinemment à quoi Il s'expose, mais Il ne veut pas que les hommes qui L'entourent, les foules qui L'entourent, puissent avoir une quelconque influence sur sa manière d'être et d'affronter la mort. C'est-à-dire que dans ces récits évangéliques, et là-dessus ils sont tous concordants, la mort de Jésus nous est présentée comme un événement personnel, intime, sur lequel nous n'avons pas de prise. Pour Jésus aussi, alors qu'Il est Fils de Dieu, et qu'Il pourrait considérer qu’Il n'a simplement pris cette vie humaine qu’à l'occasion, pour ainsi dire. Eh bien là, Il montre au contraire que la vie humaine qu'Il a reçue, ce que nous disons dans le Credo, « est né de la Vierge Marie », qu’à cette vie humaine, on ne peut pas toucher ; et, quand les autres veulent y toucher, c'est par la violence, uniquement par la violence. Et donc nous sommes ici devant une réalité qui est le cœur des derniers instants de la vie de Jésus. Lui-même, Jésus, affronte sa mort. Et Il veut l'affronter seul, dans la liberté de Lui-même.
Frères et sœurs, je n'ai pas besoin de vous faire un dessin. Ça, c'est le grand mystère de la mort aujourd'hui. Je suis désolé, mais la mort de chacun d'entre nous n'appartient qu'à chacun. C'est une réalité, et on ne peut pas d'une façon ou d'une autre en disposer, comme si nous, nous avions pouvoir sur les moments où quelqu'un affronte la mort. Nous ne pouvons être là que comme au service de ce moment-là. Nous ne sommes pas là pour décider à sa place. Nous ne sommes pas là pour orienter dans tel sens ou dans tel autre. Évidemment, nous sommes là aussi pour soulager, pour porter, pour accompagner, avec toute la discrétion et la délicatesse possible. C'est pour ça qu'il n'y a que les intimes qui peuvent effectivement accompagner à ce moment-là les mourants. Mais Jésus a voulu ça, Il est Fils de Dieu. Vous me direz, ça ne Lui coûtait pas cher. Comme disait un gamin au catéchisme : « Pour Jésus, mourir n'était pas difficile. Il disait "dans trois jours, cocagne Je ressuscite" ! ». Ça mérite un peu d'analyse critique, mais ce n'est pas le problème, c'est qu’Il a voulu vivre une mort humaine absolument humaine comme la nôtre, et nous n'arriverons jamais à cette liberté et à cette intimité à l'intérieur de Lui-même, qu'Il a manifestée à ce moment-là. Mais nous devons savoir respecter, être proches de la mort de chacun de ceux qui sont près de nous pour porter secours, évidemment. Mais nous n'avons pas le droit de toucher au principe de la vie qui est le cœur de notre être créé. Car nous sommes créés pour être des vivants. Nous ne sommes pas créés pour être des stakhanovistes de la modernité, nous sommes créés pour être là, proches des gens qui nous aiment, avec qui on partage la vie. Et cette vie-là est intouchable. C'est pour ça que quand Jésus meurt, Il meurt seul. Même Marie, sa mère, n'est pas intervenue auprès des soldats romains ni des autres. Elle n’a rien dit, elle a reconnu que le mystère de sa vie et de sa mort était quelque chose qui Lui appartenait à Lui et que on ne pouvait d'aucune façon influencer ni déformer ces derniers moments qui sont absolument sacrés.
Relisons la passion selon saint Marc, en remarquant toutes ces petites notations que les évangélistes ont su si bien relever, et qu'ils nous disent que devant l'immense souffrance que Jésus a dû subir, et Dieu sait que c'était atroce, ceux qui étaient proches de Lui ont su garder l'intimité, la profondeur et la vérité même de la mort de Jésus.