Ap 6, 1-8 ; Lc 20, 9-19
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Moissac : cavalier de l'Apocalypse
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rères et sœurs, comme nous l'avons vu dans les passages de la lecture de l'Apocalypse que nous faisons depuis quelques jours, la grande mise en scène cosmique que nous propose l'auteur de l'Apocalypse se déroule tout entière autour du trône de Dieu. C'est déjà toute une perspective. Nous nous imaginons que notre pauvre histoire d'humains se déroule dans un coin, dans un recoin même, la terre, où tout va mal, tout est imparfait, tandis que le trône est au-dessus. Or en réalité, celui qui est sur le siège, c'est-à-dire le Père, qui est à l'initiative de tout, donc de la création, du salut, de la Providence, ce Père est à l'initiative de l'histoire humaine. Par conséquent l'histoire humaine n'est pas en dessous, elle est appelée, convoquée par le Père.
Mais autour du trône du Père, il y a ces fameux quatre vivants, qui, selon la tradition biblique ne sont pas encore les évangélistes, parce que à l'époque où l'on écrivait l'Apocalypse, on n'avait pas encore exactement idée qu'il y avait quatre évangiles. C'est plus tard, saint Irénée qui comparera les quatre vivants aux quatre évangélistes. Mais ici, c'est dans la bonne vieille tradition des prophètes et surtout d'Ézéchiel, les quatre vivants indiquent les quatre esprits qui dominent le monde dans les quatre direction des points cardinaux. Autrement dit, ces quatre vivants sont les quatre ministres des affaires étrangères du Père qui gère le devenir du cosmos. Vous l'avez vu encore l'autre jour, il y a tout à coup surgissant devant le trône, l'Agneau qui est le seul capable d'ouvrir les sceaux qui scellent le livre. Le livre, qu'est-ce que c'est ? c'est l'Histoire telle que Dieu la projette pour l'humanité. L'Histoire, c'est le livre roulé, et le livre enroulé ne délivre pas d'un seul coup tout son sens, puisque précisément il est enroulé, donc il faut le dérouler pour que cela devienne compréhensible. Le temps a besoin lui-même de temps pour qu'on puisse comprendre le sens de nos actions ou de notre histoire.
Et ici, l'Agneau commence par briser les sceaux. Puisque ce livre est enroulé, il est tenu par ces sceaux comme au Moyen-Age, ces cachets de cire qui le ferment. L'Agneau et le seul capable de dévoiler le sens de l'Histoire. Il ouvre donc les sceaux et l'on nous présente le déroulement de cette opération qui est évidemment très grave puisqu'il s'agit de la libération des puissances du monde. Chaque fois, le scénario est le même : l'Agneau ouvre un premier sceau, à ce moment-là, un des vivants qui se trouve près du trône crie : "Viens", apparaît depuis le monde, pas depuis le trône, un cheval monté par un cavalier.
C'est toute une conception de l'Histoire qui est très intéressante. L'Histoire est tenue par le Père, c'est l'initiative absolue de l'amour du Père. Elle est possible à cause de l'Agneau, c'est le Christ qui porte la destinée de l'Histoire et qui l'amènera à son achèvement. Ensuite, il y a les ministres des affaires extérieures qui eux, appellent : "Viens". C'est très important car le mot "Viens" ici est employé à contre sens. Habituellement dans l'Apocalypse, ce sont plutôt les élus qui cirent : "viens Seigneur Jésus", ce qu'on va chanter d'ici trois semaines pendant le temps de l'Avent. Donc, dans la perspective classique, c'est le peuple qui demande à Dieu de venir, et ici, c'est l'inverse. Il ne faut pas se tromper. Ce sont les vivants auprès du trône de Dieu qui crient "Viens" à chaque cavalier qui correspond à une des dimensions du monde.
Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que l'Histoire n'est pas fabriquée par Dieu directement. Ce n'est pas Dieu qui envoie le malheur. Dieu appelle les puissances du cosmos, symbolisées par les cavaliers, et les puissances du cosmos répondent à cette convocation qui est un ordre, mais elles y répondent à leur manière. Si c'est un cavalier de puissance comme le premier, il va exercer son pouvoir. Si c'est un cavalier qui porte la peste ou la mort, comme le quatrième, ce sont les puissances de mort qui sont au cœur de l'histoire. Si c'est le cavalier rouge feu, c'est un cavalier qui va guerroyer.
Contrairement à ce qu'on pense, le livre de l'Apocalypse est très subtil. La plupart du temps on a lu le livre de l'Apocalypse comme une manipulation de Dieu dans l'Histoire, c'est Dieu qui tire les ficelles. Non, précisément ce n'est pas Dieu qui guide le cavalier, Dieu l'appelle, il appelle toutes les puissances de la création à venir auprès de lui, c'est le désir de Dieu. C'est que toute la création se concentre, converge vers le trône de Dieu. Mais il y a des puissances de mal, il y a des puissances destructrices qui vont répondre à l'appel, elle vont aller au-devant du trône puisqu'elles sont convoquées, mais elles vont y aller de la manière même dont elles sont capables de le faire, en apportant la mort, la peste, la famine et tout le reste.
Ce que Jean essaie d'expliquer à ses fidèles autour de lui, c'est que l'Histoire est l'Histoire. Ce que nous comprenons si mal, l'Histoire n'est que l'Histoire, oui, c'est fait avec tous les dirigeants de ce monde qui sont des cavaliers plus ou moins blancs ou plus ou moins verdâtres, mais chacun répond avec les moyens du bord. Ils sont dans la convocation universelle de Dieu, simplement, ils y répondent avec leurs moyens. C'est cela l'Histoire et l'Histoire actuelle, présente, est le mélange inextricable des cavaliers et de l'œuvre de l'Agneau qui convoque et qui conduit son peuple. Nous n'avons pas à imaginer que Dieu mènerait une Histoire sainte en dehors de l'histoire courante, non. L'histoire courante est déjà prise dans l'appel de Dieu adressé à toute sa création. L'appel de Dieu n'exclut personne : il y a beaucoup d'appelé mais peu d'élus ! L'Histoire telle que Dieu l'envisage pour lui, c'est le moyen de venir à sa rencontre. Encore faut-il que les puissances ou les forces, ou les grandes dynamiques de l'Histoire qui répondent y répondent le mieux possible. Ce n'est pas toujours le cas.
La mise en scène, le scénario et absolument extraordinaire. En fait, l'Apocalypse est une première manière de penser l'Histoire. On l'avait déjà pensée avant avec les prophètes qui disaient de temps en temps : Dieu va intervenir. Mais là, c'est beaucoup plus profond. C'est véritablement de dire aux premières communautés chrétiennes, démontées par ce qu'elles voyaient, les persécutions de Néron, de Domitien, oui, d'accord, oui, mais ce sont les cavaliers. Ils ont répondu à la convocation de Dieu qui leur dit que normalement, ils doivent exercer, comme puissances terrestres, leur pouvoir, leur responsabilité. Ils l'exercent mal, mais ils l'exercent. C'est cela le mystère de l'Histoire qui est à la fois porté par le projet de Dieu qui veut que toutes choses soient récapitulées, rassemblées dans la puissance de l'Agneau, mais Dieu ne peut pas forcer la liberté des puissances d'agir bien. Il le leur propose, il les appelle, il les convoque, mais ensuite, chacune répond à sa manière.
Voyez frères et sœurs, cela n'a guère changé depuis l'Apocalypse. C'est toujours pareil et nous sommes toujours appelés à lire l'Histoire de la même façon. L'Histoire, ce n'est pas des coups de goupillon de la religion et du pape sur un certain nombre de dirigeants politiques ou sur un certain nombre de puissances économiques et sociales. C'est une notion naïve et un peu bêbête qui et répandue dans certains milieux chrétiens. Cela n'a rien à voir. L'Histoire, c'est l'Histoire. C'est la convocation de la création à la rencontre de Dieu, mais de fait, comme cette création prote en elle des germes de mal et de péché, effectivement, à certains moments, dans la manière même dont elle s'avance, dont se déroule le livre roulé, elle fait ce qu'elle est capable de faire.
Ce qui est le paradoxe, c'est que nous sommes là-dedans, et nous sommes ballottés par tout cela, il y a de chrétiens qui sont persécutés en Irak, il a des gens qui sont tués ailleurs, il y a des victimes innocentes. Mais c'est quand même, et c'est cela le sens de l'Apocalypse, c'est quand même tout cela dans le mystère d'une convocation de toute la création à la rencontre de Dieu.
AMEN