LA CHUTE DE JÉRUSALEM
Ap 14, 1-7 ; Lc 21, 20-36
(20 novembre 1990)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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orsque vous verrez Jérusalem investie par les armées." Un regard historien et scientifique un peu blasé sur les événements du Nouveau Testament nous laisse peut-être croire que Jésus a eu le pressentiment prophétique que Jérusalem allait bientôt passer un mauvais quart d'heure vu la tension politique qui régnait dans le pays de Judée, les armées romaines allaient incessamment intervenir et que d'une certaine manière, la situation était irrémédiable.
Pourtant il y a une chose qui devrait éveiller notre attention dans cette affaire. Pourquoi Jésus parle -t-il de Jérusalem et de la destruction de Jérusalem pour nous parler de la fin des temps ? Quand on y réfléchit, c'est assez étonnant, c'est même un peu choquant. Comment se fait-il que Jésus nous dise que Jérusalem et même le Temple qui est le cœur de Jérusalem soient le signe même de la fin des temps ? Car dans nos représentations de la catastrophe de la fin des temps, on s'imagine plutôt que les "lieux saints" devraient être épargnés. Dans l'économie et dans la providence de Dieu, il devrait faire que là où a reposé sa présence, là où Il est venu, là même où Il a versé des larmes, ce soit le lieu préservé par excellence. Dans une économie de guerre, les stratèges s'arrangent pour que l'on évite de bombarder les villes-symboles pour que tout l'héritage culturel et artistique ne périsse pas. Alors, à plus forte raison, Dieu, lorsqu'Il annonce cette mort et cette pâque de l'univers, devrait-il avoir le souci premier d'épargner cette ville qui lui tient le plus à cœur puisqu'elle a, par définition, maille à partir avec sa propre aventure pour nous sauver. Il y a là quelque chose d'étonnant.
En fait je crois que lorsque Jésus parle de la destruction de Jérusalem, Il voit à travers elle, le mystère même de l'Église. Jérusalem a toujours été la cité dans laquelle se rassemblent les enfants de Dieu. Par conséquent l'Église ne fait que continuer l'esprit, le rôle de Jérusalem dans l'histoire des tribus. Il faut aller plus loin et dire que c'est non seulement Jérusalem qui est visée mais c'est l'Église. Autrement dit, dans la fin des temps, dans l'épreuve de la fin des temps, l'Église ne sera pas épargnée. Et qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que Jérusalem, tout comme l'Église, sont le révélateur du devenir du monde. Parce que Jérusalem était au cœur de l'histoire d'Israël, parce que l'Église est au cœur de l'histoire du monde, tout ce qui touche le monde, résonne avec plus de force et plus de douleur au cœur même de Jérusalem et de l'Église.
Vous voyez l'enseignement que l'on peut en tirer. Dans les moments où l'histoire du monde va mal, c'est plutôt bon signe que l'Église elle-même éprouve ce danger qui menace le monde. Car l'Église est le lieu où l'on est le plus sensible à la mort, où l'on est le plus sensible à cette réalité d'une pâque qui est à tout moment en travail au cœur du monde. Donc les chrétiens ne vivent pas dans une sorte de cocon, isolés, nous ne visons pas en milieu aseptisé par rapport à la Pâque et par rapport à cette mort qui taraude et qui travaille le monde en son propre cœur. Au contraire, notre Église, la Jérusalem est aux premières loges, au premier rang, pour être mise à l'épreuve de ce feu de la Pâque.
Ainsi donc, lorsque Jésus voit l'histoire de l'univers conne une pâque de mort, Il ne peut pas nous cacher la vérité. Nous-mêmes, comme Église, nous sommes exposés au premier rang. Nous-mêmes, comme Jérusalem, nous sommes menacés plus encore que nos frères. Et c'est normal si, à certains moments, la situation de l'Église nous apparaît dramatique. Ce n'est pas que nous ayons le goût de cultiver le drame pour le drame, ce qui une bien mauvaise habitude, car il n'est pas nécessaire de le cultiver, de soi, le fait même que l'Église et Jérusalem sont appelées en premier lieu à être la manifestation de la Pâque du Christ, est déjà suffisamment dramatique et éprouvant comme cela pour que nous n'en rajoutions pas. Donc lorsque Jésus nous dit, "vous verrez Jérusalem investie par les armées". Il nous avertit clairement que nous-mêmes qui sommes Jérusalem, qui sommes l'Église, nous ne serons pas épargnés.
C'est une réalité qui a été au cœur de la conscience chrétienne primitive de savoir que la fin des temps serait une épreuve également pour les élus, que nous ne serions pas mis à l'abri comme dans un cocon, mais qu'au contraire, nous-mêmes, chacun d'entre nous et l'Église comme telle serait mise à l'épreuve, serait secouée par ce grand tremblement de mort qui peut traverser le monde. Et c'est la raison pour laquelle, lorsque nous lisons l'Apocalypse, nous voyons que l'Église n'est pas épargnée. Les élus eux-mêmes voient et vivent, participent par leur martyre et par leur mort à cet immense mouvement de mort et de dévastation qui pèse sur l'histoire du monde dans son usure et dans sa marche vers sa Pâque.
Que ces textes nous donnent une véritable espérance eschatologique, qu'ils ne nous encouragent pas à nous isoler pour nous mettre à l'abri, qu'ils nous rappellent que, en tant que membres de l'Église, appelés les premiers à entrer dans la Pâque du Christ, nous sommes les prémices du monde, nous ne sommes pas ménagés pour autant, mais nous avons à vivre comme Église, ensemble, ce mystère de Pâque qui est notre propre configuration à l'amour de Notre Seigneur, un mystère de croix pour parvenir à la gloire de sa résurrection.
AMEN