Ap 3, 7-13
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Delphes : défiant les siècles
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rères et sœurs, nous poursuivons durant tout le mois de novembre cette lecture du livre de l'Apocalypse, dont je vous disais l'autre jour qu'elle était un ouvrage qui s'inscrivait dans une tradition déjà antérieure à la venue de Jésus, le genre apocalyptique qu'on trouve déjà par exemple dans le livre des prophètes Daniel et Ezéchiel, mais je soulignais qu'à travers l'expérience chrétienne le genre de l'apocalypse avait profondément changé. Ce qui fait la différence entre le personnage central des révélations, des apocalypses, dans le monde juif et dans le monde chrétien, c'est le fait que ce personnage central maintenant est identifié. Auparavant, dans la tradition de l'Ancien Testament, ou dans ce qu'on appelle la littérature intertestamentaire, peu avant Jésus et dans le premier siècle après, le personnage est toujours assimilé à un Fils d'Homme, Ezéchiel déjà dans une des premières visions de son oeuvre, parle de quelqu'un qu'il voit dans le ciel comme un Fils d'Homme, mais ce Fils d'Homme n'est pas nommé. Or, ce qui se passe maintenant, et nous l'avons vu dans la vision inaugurale du livre de l'apocalypse de saint Jean, c'est que désormais, ce Fils de l'Homme a un nom, c'est Jésus, c'est le Vivant, c'est l'Alpha et l'Oméga, c'est Celui qui récapitule en Lui l'histoire et c'est toute la différence. Aujourd'hui, nous savons effectivement qui nous révèle le Père et le dessein de Dieu dans l'histoire.
Mais il y a plus, l'Apocalypse dont nous entreprenons la lecture commence par un bloc de sept lettres qui n'a pas son "équivalent dans la littérature apocalyptique. Ces lettres sont adressées aux "anges" des Églises, probablement les évêques qui dirigent qui sont nommées, sept Églises. Là encore, dans la littérature juive ancienne, on ne nomme pas explicitement ou de façon plus détaillée les destinataires du message ou de la révélation sinon par le terme global de peuple d'Israël, ou l'ensemble des saints, ou ceux que Dieu a élu, des désignations très génériques qui mentionnent Israël comme peuple de Dieu et qui l'opposent purement et simplement au reste des nations, de telle sorte qu'on a l'impression dans l'Apocalypse traditionnelle chez les juifs, c'est Israël contre tous les autres et que le meilleur l'emporte.
En fait ici, il ne s'agit plus de s'adresser à Israël comme peuple de Dieu, il s'agit plutôt d'une parole que le Christ ressuscité adresse à chacune des Églises. Ici, chaque Parole du personnage central de la vision est personnalisée : il s'agit de parler à Smyrne, à Ephèse, à Pergame, à Thyatire, et chaque fois, la Parole est particulière, la vision ne s'adresse pas de la même façon à l'Église d'Ephèse ou à l'Église de Smyrne, ou à l'Église de Pergame ou à l'Église de Philadelphie, chaque fois la Parole est adressée à l'Église en fonction de ce qu'elle est, de son histoire, de ses difficultés et de ce que Dieu lui réserve. On a donc là une conception tout à fait nouvelle du genre de l'Apocalypse, ce n'est plus simplement le dessein de Dieu qui se dévoile en général du haut du ciel, mais c'est que le dessein de Dieu va se révéler aux auditeurs ou aux destinataires de la Parole en fonction de leur situation. Telle Église, parce qu'elle est à ce moment-là dans telle situation, avec tel problème, reçoit de la part de Jésus ressuscité une Parole qui la console, qui l'exhorte, qui la reprend et qui finalement lui donne l'enseignement dont elle a besoin.
Pour l'Église de Philadelphie, c'est assez intéressant, parce qu'on voit là une petite Église, c'est ce qu'on nous dit d'ailleurs, elle n'a pas beaucoup de moyens, mais cette petite Église aura eu l'honorable privilège d'avoir été fidèle et d'avoir tenu dans la tourmente. Elle a dû avoir des conflits avec une sorte de secte qui se fait plus ou moins passer pour une synagogue, mais c'est une usurpation du titre de juif, comme on le dit, et dans ce combat de fidélité au Christ, le Christ, lui donne une promesse que les autres Églises n'auront pas. Le Christ lui dit qu'Il se révélera à elle, Église de Philadelphie comme Celui qui détient la clé de David, il va ouvrir devant elle une porte que nul ne peut fermer, c'est-à-dire que c'est le Christ qui va Lui-même prendre soin d'ouvrir à l'Église de Philadelphie un avenir. C'est d'autant plus intéressant qu'ensuite, le Christ précise comment Philadelphie vivra cette ouverture vers son avenir, Il lui dit qu'Il la posera comme une colonne. Ici, évidemment, l'auteur de l'Apocalypse fait allusion à ces deux colonnes qui se tenaient devant l'entrée du Temple et qui étaient le symbole de la stabilité, de la durée du culte en Israël, ces deux colonnes, ce sera maintenant, l'Église de Philadelphie. Parce qu'elle a tenu et que le Christ lui ouvre un destin, qu'Il lui ouvre le Royaume des cieux, elle va rentrer dans ce Royaume pour se tenir comme une colonne qui va témoigner de la vérité de l'évangile.
C'est une chose intéressante pour nous aujourd'hui, d'une part parce que cela nous apprend que la manière dont le Christ s'adresse à nous comme croyants aujourd'hui, ce n'est pas une sorte de vérité qui planerait au-dessus de nous, mais c'est chaque fois une vérité que le Christ nous adresse en fonction de la situation dans laquelle on se trouve. Ce qu'Il a à dire à l'Église qui est à Aix-en-Provence, à notre communauté, c'est quelque chose de particulier, c'est son évangile bien sûr, mais son évangile pour nous, dans la situation dans laquelle nous nous trouvons. Et de plus, nous sommes tous d'une manière ou d'une autre dans un monde où il y a beaucoup de problèmes et de difficultés où l'on se sent minoritaires et petits comme l'Église de Philadelphie. Ainsi, d'une certaine manière, nous sommes tous l'Église de Philadelphie aujourd'hui. Mais ce que nous pouvons croire, c'est que le Christ nous ouvre une porte et nous prépare une destinée dans laquelle nous aurons à être simplement comme les colonnes, ses témoins de la stabilité, de la force, de la vérité de l'évangile auquel nous avons à rester fidèles.
AMEN