LA GRANDE LITURGIE

Ap 22, 1-7+16-17+20-21

(29 novembre 1985)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Saint Symphorien : Le vieillards de l'Apocalypse

U

n fleuve de vie dont les reflets jouent à l'intérieur d'une cité, des arbres, des fleurs, des feuilles, un trône, un Agneau, des regards, toute une cohorte de serviteurs, un Dieu qui tient place de soleil et de lune, un Fils qui est comme l'étoile radieuse du matin, l'ange qui parle au visionnaire, et le désir.

Ce dernier chapitre de l'Apocalypse de saint Jean, c'est un peu comme un tableau de Chagall, dans lequel il y a à la fois toute cette fête et cette symphonie des couleurs et puis tout cet imaginaire bouillonnant et effervescent qui reprend tous les grands thèmes de notre existence humaine, tout ce qui relève de notre existence naturelle, charnelle, corporelle, et en même temps tout ce qui touche les éléments les plus profonds de notre vie affective, le désir et aussi tout ce qui concerne notre imagination et notre sens de la beauté du monde.

       Ces derniers jours, j'étais avec le Frère André Gouzes et nous écrivons de la musique, ou plutôt c'est lui qui l'écrit et moi je ne sers que de porte-crayon. Mais, entre deux lignes de musique, de temps en temps, il nous arrive d'échanger des propos sur la théologie de la liturgie parce que c'est un peu comme le disait Aristote : "Le sommet de l'amitié, c'est de parler entre amis des choses divines." Et ce texte de l'Apocalypse, nous étions en train de le commenter à partir de nos travaux, une Passion selon saint Jean que nous pourrons chanter, j'espère la prochaine Semaine Sainte, et nous nous disions ceci.

       Qu'est-ce que c'est que le paradis ? Le paradis, c'est une sorte de grande liturgie. Et pourquoi le paradis nous est-il évoqué sur le mode de la liturgie ? C'est parce que le ciel, notre rapport à Dieu n'est pas simplement une sorte d'immobilité figée de l'intelligence parfaite, parfaitement ordonnée où tout marche de façon mathématique et parfois même un peu disciplinaire et militaire La liturgie céleste, et déjà la liturgie que nous vivons sur la terre, n'est pas une sorte de pure inscription des idées dans les gestes pour que tout marche au pas cadencé. La liturgie n'est pas davantage une sorte de représentation, de projection qui ferait que tout ce que nous utilisons, les gestes, les signes, les symboles que nous utilisons ne seraient que des illustrations, un petit peu comme les petits points de crème Chantilly sur la pièce montée. Ce n'est ni illustration, ni représentation, ni mise en ordre d'une façon purement intelligente ou intellectuelle. La liturgie, c'est le moment où Dieu nous saisit dans tout notre être. Et c'est précisément pour cela que cette dernière page de la Bible se termine par cette célébration avec tous les éléments de l'imaginaire humain, non pas seulement le résultat de l'intelligence créatrice de Dieu, mais la célébration, dans tout notre être, dans tout notre corps, dans tout notre cœur, dans toute notre vie affective, dans tout notre imaginaire, dans toute la puissance symbolique que Dieu nous a donnée, dans notre chant, dans notre voix, dans nos yeux, tout cela célèbre totalement le mystère de la présence de Dieu.

       Au fond, la liturgie céleste, cette Apocalypse, ce n'est rien d'autre que nous-mêmes, ces pauvres hommes, avec toute leur animalité qui est tout à coup transfigurée, saisie de l'intérieur par la lumière de la tendresse et de l'amour infini de Dieu. Et c'est cela que nous sommes chargés de dire ou d'annoncer au monde. Mais l'Église est premièrement ce lieu où se manifeste ce mystère de l'homme sauve, de l'homme qui dans tout son être est saisi de la lumière et de l'amour de Dieu. C'est pour cela que l'Église aujourd'hui est purement et simplement Épiphanie, elle est sacrement, elle est liturgie. C'est cela sa première fonction. La liturgie que nous célébrons jour après jour dans cette église, ce n'est pas pour faire du bien à l'âme, ce n'est pas une sorte de consolation permanente pour nos esprits étouffes par ailleurs par une civilisation terriblement technicienne, terriblement rationalisée et socialisée. La liturgie c'est la manifestation de ce que nous sommes profondément dans le cœur de Dieu. C'est pour cela que le seul élément qui fait la continuité entre ce que nous vivons maintenant, aujourd'hui, sur cette terre et d'autre part ce que nous vivrons un jour dans le Royaume, tous rassemblés, c'est la réalité liturgique de notre existence. Oui, nous sommes fondamentalement des êtres liturgiques, non pas par nature, parce que nous savons bien tout le péché qui peut se mêler dans notre cœur, toutes les failles qui marquent l'existence de notre pauvre humanité, mais nous sommes des êtres liturgiques par grâce. C'est-à-dire que ce pouvoir même de manifestation dans lequel nous ne sommes pour rien, dont nous n'avons pas à nous enorgueillir c'est le pur don de Dieu, c'est l'attestation même de la présence du Ressuscité, aujourd'hui au cœur de son Église et à travers elle, au cœur du monde.

       Et tout le reste, tout ce que nous pouvons dire ou faire, s'il n'est pas enraciné dans cette réalité-la, tout le reste, à un moment ou l'autre, est soumis à des déviations et à des errances, soit le dessèchement d'une sorte de dogmatisme dans lequel on perd son cœur et son désir, soit au contraire une sorte d'éclatement purement naturel une sorte de pure transposition de nos aspirations les plus folles, et à ce moment-là ça ne mène pas très loin non plus.

       Ce qui est le signe même que l'Alliance entre Dieu et les hommes est réalisée, c'est que tout notre être est déjà saisi pour la résurrection de la chair, c'est que tout notre être est déjà fondamentalement orienté vers ce moment ou, dans l'éternité même de Dieu, tout ce que nous sommes sera récapitulé, magnifié, transfiguré pour l'éternité, ressuscité. "Oui viens, Seigneur Jésus ! "

       AMEN