LA LITURGIE DU CIEL
Ap 19, 1-9
(26 novembre 1985)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Nieul-les-Saintes : Vieillards de l'Apocalypse
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'évangile d'aujourd'hui fait partie du discours apocalyptique de Jésus qui nous parle d'abord de la ruine de Jérusalem, signe avant-coureur de toutes ces catastrophes qui parsèmeront l'histoire et qui se termineront par le retour du Christ. Mais je voudrais vous parler de la fin des temps sous un autre aspect moins catastrophique et cataclysmique, qui est celui dont nous parlait l'Apocalypse en nous décrivant la liturgie du ciel.
Vous avez entendu ce texte qui est effectivement une véritable célébration. Il y a plusieurs acteurs. Il y a d'abord la foule, une foule immense qui acclame Dieu. Et plus loin on nous dira que cette foule est comme le mugissement des grandes eaux, comme le grondement de violent tonnerre, c'est dire le nombre qui constitue cette foule. Et cette foule chante, crie à pleine voix, à gorge déployée. Ce n'est pas une liturgie confidentielle c'est une liturgie dans laquelle on se donne tout entier, avec toutes ses forces, et avec tout l'enthousiasme et l'allégresse de l'adoration de Dieu.
Puis au milieu de cette foule, il y a les vingt-quatre vieillards. Ces vieillards, ces anciens qui désignent probablement les célébrants, les presbytres, vous savez que le mot prêtre vient de presbytre et que presbytre veut dire ancien, ces vieillards sont peut-être les prêtres de cette foule, les célébrants qui organisent la louange.
Il y a aussi les quatre vivants qui acclament : "Amen ! Alleluia !" Ces quatre vivants qui ont des faces d'animaux et qui manifestent la dimension cosmique de cette louange. C'est l'univers tout entier, pas seulement la foule des hommes, mais c'est aussi l'univers matériel, celui des animaux et des plantes, des étoiles qui est convoqué pour participer à cette éternelle louange de Dieu.
Il y a encore un autre participant, c'est le célébrant principal. On nous dit : "Une voix partie du trône". C'est donc la voix de Dieu Lui-même qui dialogue avec la foule des élus. Voilà donc à quoi se passe le paradis : c'est à chanter tous ensemble, en chœurs alternés avec Dieu Lui-même qui nous invite à la louange, qui nous invite à l'action de grâces. Et le motif de cette louange et de cette action de grâces, c'est le suivant.
D'abord le jugement de Dieu sur la fameuse prostituée qui corrompait toute la terre et qui a été écrasée. "Elle est tombée Babylone ! gloire et puissance à Dieu car la prostituée fameuse s'est trouvée anéantie !" C'est donc le premier motif, le jugement de Dieu sur le mal, la victoire de Dieu sur les puissances du mal. Le deuxième motif c'est que Dieu a vengé le sang de ses serviteurs. Cela veut dire que les martyrs, tous ceux qui ont souffert pour le nom de Dieu, et plus généralement tous ceux qui, d'une manière ou d'une autre, ont souffert sur la terre, trouvent dans l'action de grâces du ciel cet épanouissement d'eux-mêmes qui leur avait manqué, tant qu'ils étaient sur la terre, puisqu'ils n'avaient pas pu aller jusqu'au bout de cette louange que Dieu mettait dans leur bouche. Il y a encore un autre motif : "Alleluia ! Il a pris possession de son Règne, le Seigneur, le Dieu Maître de tout." C'est l'inauguration du Royaume. Cela veut dire que la royauté de Dieu, la royauté du Christ s'étend à l'univers tout entier. Tout l'univers est transformé, transfiguré. Il devient Royaume de Dieu, ceci aussi bien dans l'univers matériel représenté par les quatre vivants que dans l'univers humain qui est cette foule immense ou l'univers spirituel des anges. Enfin dernier motif : "Soyons dans l'allégresse car voici les Noces de l'Agneau et son épouse, pour Lui, s'est faite belle !" Les Noces de l'Agneau, c'est l'amour du Christ, l'Agneau pour son épouse, l'Église, c'est-à-dire pour l'humanité. C'est dire l'intimité ineffable de Dieu avec cette communauté ecclésiale qui est l'humanité rachetée, l'humanité épousée, l'humanité aimée.
Et tout cela, tous ces motifs de louange se résument dans le festin des Noces de l'Agneau. "Heureux ceux qui sont invités au festin des Noces de l'Agneau !" C'est ce que la liturgie nous invite à dire à chaque eucharistie, au moment où nous allons communier. C'est dire que notre liturgie de la terre est déjà la liturgie du ciel. Nous sommes déjà en communion avec cette liturgie du ciel, déjà inaugurée par les anges depuis leur création, à laquelle s'associent tous les saints à mesure qu'ils entrent dans la gloire de Dieu, et cette liturgie trouvera sa plénitude quand l'humanité tout entière et l'univers tout entier ressuscités, transfigurés, y participeront. Mais dès maintenant, notre liturgie de la terre en est le commencement. L'eucharistie que nous célébrons c'est déjà le festin des Noces de l'Agneau, c'est donc déjà le festin messianique, le festin de la béatitude. Par conséquent ces cris des anges, ces cris de la foule immense qui nous précèdent, ce sont aussi nos clameurs et nos chants. Et toutes les fois que nous sommes rassemblés ici, toutes les fois que nous chantons la gloire de Dieu, c'est déjà un petit peu le paradis sur la terre. C'est une des raisons d'être de notre liturgie de nous faire, dès maintenant, commencer cette immense louange qui n'aura jamais de fin et qui exultera sans limite, envahissant l'univers tout entier. C'est cette vision-là à laquelle nous invite l'Apocalypse que dès maintenant notre liturgie de la terre soit non seulement le commencement mais déjà une participation à la liturgie éternelle du ciel.
C'est un aspect plus positif et plus glorieux de cette méditation sur la fin des temps qui ne contredit pas mais qui prolonge l'aspect de cataclysme et de destruction de cet univers de péché. Si l'univers de péché doit être détruit, c'est pour qu'il ressuscite en univers de gloire, en univers de louange. Et dès maintenant, cette résurrection est inaugurée au fond de notre cœur, mais surtout dans les chants par lesquels nous acclamons Dieu.
AMEN