L'AUTRE MONDE
Ap 22, 1-7
(26 novembre 1992)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Au-delà …
|
L |
e fait que nous relisions ces jours-ci tous ces textes concernant ce que nous appelons "la fin du monde" et la venue du monde nouveau nous invite à réfléchir sur une manière spontanée dont nous parlons, par exemple lorsque nous utilisons l'expression "l'autre monde". "Il est parti pour l'autre monde." On dit cela des défunts. Et dans la plupart des religions, il est toujours question de l'autre monde. Il y a ce monde-ci le monde familier dans lequel on se trouve bien, en tout cas on s'y essaie. Il y a ce monde-ci directement accessible à notre expérience et puis il y a cette énigme, cette rupture, cet autre monde dont jamais personne n'est revenu.
Je crois précisément qu'un des aspects fondamentaux de la foi chrétienne c'est de ne pas croire à l'autre monde, c'est de ne pas croire à ce monde-là comme autre. Lorsque dans le Credo nous disons : "Je crois à la résurrection, à la vie éternelle, à la vie du monde à venir" nous disons précisément quelque chose qui est différent d'un autre monde. Nous ne parlons pas d'une sorte de rupture absolue et totale qui ferait que ce monde-ci n'a rien à voir avec l'autre monde. Et j'irais même plus loin à ce sujet. En fait, pour peu qu'on y réfléchisse, tout le mystère de la foi chrétienne c'est précisément qu'il n'y a pas d'autre monde. Non pas qu'il n'y ait que ce monde-ci mais que Celui qui est le fondement de ce monde c'est Dieu. Où va-t-on quand on meurt ? On va auprès de Dieu. Par conséquent, d'une certaine manière, on ne va pas dans un autre monde, mais on va dans les racines de ce monde. C'est assez différent. Alors que pour beaucoup de religions le grand idéal c'est de ne plus exister dans ce monde, de quitter ce monde pour un "ailleurs", que l'existence soit autre chose, pour nous, chrétiens, le dénominateur commun entre notre vie ici-bas et l'au-delà, c'est encore "vivre". Nous quittons cette vie, mais en réalité, par la Résurrection, cette vie retrouve une dimension nouvelle.
Autrement dit, comme chrétiens, nous ne pouvons pas entrer purement et simplement dans cette manière de voir les choses qui consiste à dire : il y a comme deux compartiments avec une séparation qui s'appellerait la mort, un compartiment de chaque côté, celui où l'on se trouve maintenant pas trop mal, puis un second dans lequel il faudra bien, un jour ou l'autre déménager. Le problème n'est pas l'autre monde. Le problème c'est cette transformation radicale de nous-mêmes et du monde pour qu'il parvienne à sa plénitude. Et c'est cela la fin des temps. Ce n'est pas que l'on efface l'ancien monde et qu'on en remet un nouveau à la place mais c'est qu'il y a précisément un rapport d'ancien et de nouveau, une transformation radicale. Non pas pour faire autre chose mais pour que ce monde soit autrement.
Je crois qu'il y a là quelque chose qui devrait beaucoup nous faire réfléchir. Que de fois nous raisonnons en termes "d'autre monde" comme si un jour tout devait être effacé et ne plus exister. Plus rien du passé, tout est neuf. Mais Dieu ne raisonne pas ainsi. Il n'a pas créé ce monde pour le faire disparaître. S'il en était ainsi, Dieu serait pour le moins un peu inconstant. En réalité, Dieu a créé le monde pour le conduire à sa plénitude, à son achèvement. Et tous les textes que nous lisons ces temps-ci au sujet des "derniers temps" ce n'est pas tant le fait de cette disparition que le signe que Dieu est plus fort que la mort, que toutes les forces de destructions qui sont en ce monde et que, même là où il y a guerres, destructions, Dieu reprend l'ouvrage à nouveaux frais, mais Il part de cette création. Cette création ne disparaîtra jamais. Il y a des gens que cela effraie de se dire que ce qu'ils sont profondément ne disparaîtra jamais. Cela ne veut pas dire que l'on sera aussi insupportable de l'autre côté que maintenant. Grâce à Dieu, précisément non. Mais cela veut dire que ce que nous sommes profondément, actuellement, ne disparaîtra pas mais que, au contraire, c'est là que nous serons profondément nous-même, cela même qui est caché actuellement et que ce monde n'a pas la force de révéler ou de manifester.
Lorsque nous célébrons l'eucharistie, nous disons toujours : "Que ce monde passe, que vienne Ta grâce et Tu seras tout en tous !" ou bien "Nous attendons que Tu viennes". Nous ne disons jamais : nous attendons que Tu supprimes ce monde pour en faire un autre. "Nous attendons que Tu viennes !" c'est-à-dire nous attendons que ce monde soit transformé par Ta venue, que ce monde ait enfin trouvé sa véritable identité, celle que Tu voulais pour lui de toute éternité quand Tu l'as créé, pour le conduire à sa plénitude, à sa véritable manifestation, à sa véritable existence. Et quand nous recevons le corps du Christ, nous ne faisons qu'entrer dans ce mouvement qui, progressivement, nous amène à la plénitude de nous-même. En réalité, le monde nouveau est déjà commencé, nous sommes déjà dans le royaume à venir. Nous sommes encore du monde en tant que soumis à la mort, à la souffrance, aux épreuves, à une sorte d'imperfection, mais nous sommes déjà aussi de ce monde du Royaume par lequel Dieu manifeste la plénitude de son amour et fait de chacun de nous des récepteurs de cette plénitude.
Alors, que petit à petit, ce geste de communier en recevant le corps du Christ qui est le cœur même de la vie du Royaume, nous transforme le regard, transforme notre manière de voir, de façon que nous ne voyions plus ce monde comme quelque chose qui ne tient plus debout, une création qui s'écroule, un monde qui s'effondre, mais au contraire comme la réalité voulue, créée, aimée par Dieu et qui est appelée à sa transformation et à sa plénitude, dans cet amour créateur et sauveur.
AMEN