LA FAUCILLE

Ap 14, 14-19

(19 novembre 1980)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

C

e qui fait que souvent, nous avons du mal à lire l'Apocalypse, c'est que, en bons fils de Descartes, nous le lisons comme une sorte de succession d'évènements temporels, étalés chronologiquement les uns après les autres. Il y a tel évènement, les fléaux, puis tel autre, les anges qui sonnent de la trompette, puis le rassemblement des élus, puis la fin des temps, puis les épreuves, etc …

Le livre de l'Apocalypse ne demande pas à être lu comme une sorte de résumé de l'histoire de l'Église jusqu'à la fin des temps, étape par étape, ce à quoi on l'a souvent réduite, et dans l'esprit duquel on l'a souvent interprété, mais au contraire, comme des strates qui se superposent et qui doivent être vues à travers l'une et l'autre comme contemporaines. Car l'histoire de l'Église, contrairement à ce que nous pensons, n'est pas une simple succession chronologique d'évènements, mais elle a une épaisseur. Le génie de l'écrivain sacré de Saint Jean qui nous a livré ce texte, c'est précisément de nous faire percevoir le mystère de l'Église dans toute son épaisseur et dans toute sa profondeur.

        Le texte de ce matin nous montre, au moins sous deux aspects, cette double profondeur du mystère de l'Église. Il y a un passage plutôt calme, qui est le fait qu'un agneau se trouve dans le Temple et voit se rassembler au tour de lui, cent quarante quatre mille élus, qui chantent sa louange au milieu d'un son de harpes et seuls ces cent quarante quatre mille peuvent chanter. Ceci c'est l'Église d'aujourd'hui, l'Église de maintenant, en tant qu'elle est déjà glorifiée. Ce qui est curieux, c'est que le culte qui a lieu dans ce Temple, est un culte uniquement de louange et que l'agneau qui devrait normalement être la victime immolée, la victime du sacrifice par excellence, elle est, non pas le moyen d'exprimer à Dieu quelque chose, mais le but même de la louange : les élus chantent le cantique de l'agneau.

       C'est cette réalité de l'Église invisible qui nous entoure, de tous ceux qui sont passés par la Pâque, qui ont vraiment consommé le sacrifice de l'agneau, et l'agneau n'est plus devenu, pour eux, cette réalité de la victime qu'on sacrifie, mais mystérieusement, cet agneau est présent, vivant, face à face devant leurs yeux. Et ils chantent à l'agneau le cantique de l'agneau parce qu'Il les a sauvés. C'est le mystère de l'Église invisible, de ce que nous appelons parfois l'Église triomphante, le fait qu'il y a dans l'Église des membres qui chantent déjà le cantique de l'agneau.

       Ensuite, il y a une scène apparemment plus mouvementée, dans laquelle ce n'est plus un agneau, mais c'est toujours le même personnage, c'est comme un Fils d'Homme, assis sur les nuées. C'est le même Seigneur, le même Christ, mais qui envoie sa faucille. Cette faucille, c'est à la fois l'Esprit Saint et la Parole de Dieu, car il nous est dit, dans un passage de l'épître aux Hébreux que "La Parole de Dieu est coupante et tranchante, car elle met à nu les articulations et les moelles". C'est cela la faucille qui est envoyée dans la moisson.

       Le paragraphe suivant nous dit que la faucille est également envoyée dans la vigne pour la vendanger. C'est l'œuvre de l'Esprit et de la Parole de Dieu, dans cette Église, ici-bas, qui est petit à petit disséquée, travaillée de l'intérieur, par le mystère et le ferment de la Parole de Dieu, par cet instrument tranchant qui met à vif le monde pour la moisson. Car nous vivons "dans les temps qui sont les derniers". Nous ne sommes pas du blé en herbe, nous sommes déjà une moisson bien mûre, qui est prête à être fauchée. C'est cela même le mystère de l'Église. Le Fils de l'Homme, celui qui a pris chair parmi nous, exalté dans sa gloire, mais qui envoie sa faucille dans la moisson, qui envoie sa parole et son Esprit pour que cette moisson qui a déjà levé lentement au soleil de sa résurrection, puisse être maintenant fauchée, liée en gerbes et engrangée dans le Royaume de Dieu.

       Voilà le mystère de l'Église. C'est à la fois une moisson prête à être coupée, prête à être livrée à cette mort qui est l'acte même de détacher l'épi de la terre dans laquelle il est enraciné. Et en même temps l'Église, c'est cette assemblée invisible de cent quarante quatre mille élus réunis dans le Temple qui chantent le cantique de l'agneau. Aussi, dans chaque eucharistie, nous devrions davantage réaliser ce mystère inouï de l'agneau qui rassemble les élus du ciel et les membres de l'Église souffrante sur la terre. C'est vraiment ici le lieu de la rencontre du visible et de l'invisible, dans la chair même de l'agneau, et par le moyen de cette faucille qu'est la Parole de Dieu qui nous est livrée et qui coupe à sa racine, dans notre chair, dans notre cœur, qui tranche à vif, pour qu'un jour nous appartenions pleinement au royaume des cieux et à la louange de l'agneau.

 

       AMEN