LA BÊTE ET LA PROSTITUÉE
Ap 18, 1-2+9-11+21-24
(26 novembre 1990)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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ous avons lu tout à l'heure un texte assez énigmatique du livre de l'Apocalypse. La dernière partie du livre de l'Apocalypse est consacrée au châtiment de Babylone. Il s'agit évidemment non pas de la ville de Babylone telle qu'on l'a connue historiquement dans la Bible, la cité de Mésopotamie, mais, à travers un langage chiffré il s'agit du destin de Rome. Le Nouveau Testament contient des prédictions sur la ruine de deux villes Rome et Jérusalem. Jérusalem a fait l'objet de la prophétie même du Christ lorsqu'Il a dit : "Il n'en restera pas pierre sur pierre." Pour ce qui est de la destruction de Jérusalem, c'est d'abord une destruction dans laquelle on pleure sur la ruine de Jérusalem à commencer par le Christ et sans doute aussi par la première communauté chrétienne, à cause de ce que signifie la communauté de Jérusalem. Mais cette destruction est causée par des forces extérieures, par les armées romaines. Tandis lorsqu'il est question de la chute de Babylone l'auteur de l'Apocalypse nous la fait entrevoir à travers deux symboles. Rome est symbolisée à la fois par "la bête" et par "la prostituée". Rome n'est pas simplement une cité Pour comprendre ce qu'est Rome, il faut deux réalités, la bête et la prostituée.
Cela désigne semble-t-il Rome en tant que cité, c'est la prostituée, et Rome en tant que pouvoir politique, c'est la bête. La prostituée est décrite essentiellement pour la raison suivante : Rome était le lieu de confluence de tous les biens, de toutes les richesses, de tout l'empire. On y menait une vie extrêmement luxueuse au moins pour les classes qui pouvaient se le permettre, car il y avait à Rome toute une population extrêmement misérable qui vivait dans des conditions inouïes, ce qui a, entre autres, provoqué l'incendie de Rome. Le fait que Rome soit symbolisée par la prostituée signifie une population qui se laisse mener, qui se laisse guider, qui n'a pas véritablement le souci de prendre sa vie en main et qui vit au gré des aventures.
Ce n'est pas exactement le fait de la bête. La bête, elle, ce n'est pas simplement l'instinct animal, mais c'est la puissance politique exercée comme une violence. C'est précisément ce qui est reproché à l'empire au moment où l'Apocalypse est écrite dans un contexte de persécutions. Les chrétiens ne sont pas contre le pouvoir politique, mais ils n'admettent pas que ce qui doit normalement structurer la cité puisse dégénérer en violence et en injustice. C'est parce que la Bête exerce un pouvoir qui n'est pas normal, un pouvoir de persécution, un pouvoir de violence que l'auteur de l'Apocalypse nous montre comment Bête et prostituée, dans ce double symbolisme, finissent par s'autodétruire. C'est cela la symbolique de la grande Babylone.
En ce monde, la structure même de ce pouvoir et de ce peuple romain qui est conduit par l'autorité impériale, est vue par l'auteur de l'Apocalypse comme une contradiction interne. La Bête en vient finalement à l'anéantir par l'excès de ses violences la prostituée elle -même. C'est pour cela que Rome ne connaîtra pas une destruction physique, matérielle comme ce fut le cas pour Jérusalem en 70, mais Rome subira cette dégénérescence interne dans laquelle la concurrence des deux réalités, une jouissance effrénée de la vie et un désir de violence qui transforme et dénature le pouvoir politique, mène finalement à la ruine la cité détentrice de l'un et de l'autre. C'est cela le sens de la prophétie.
Ceci a une certaine signification pour notre propre vie. Dans la mesure où nous sommes tous plus ou moins complices du péché, nous avons tous en nous ces deux figures symboliques de la bête et de la prostituée. C'est le fait qu'à travers nous-mêmes, dans notre manière de gérer notre vie, il y a toujours cet exercice de la violence, cette espèce de pouvoir soit sur nous-même, soit sur les autres, qui sans le savoir ou d'une façon tout à fait aveugle, en arrive toujours, précisément par le subterfuge de la violence, à détruire cela même qui pourtant lui serait confié comme une mission à faire croître, à développer. Et de l'autre côté il y a ce symbolisme de la prostituée, cette sorte d'insouciance vis-à-vis de la vie, de la manière de la gérer, de la conduire et de se laisser vivre. Et les deux réalités sont telles dans notre vie que, au fond, elles constituent cette économie de destruction permanente du péché, et saint Jean a pu écrire dans son épître : "le monde s'use et meurt avec son désir." Cela même qui devrait être un dynamisme devient exercice de violence et détruit l'autre partie de nous-même qui au lieu de se laisser amollir par les situations et le temps qui passe devrait être lieu de fructification, de développement de nous-même et de tout notre être.
Si nous célébrons le mystère de la fin des temps et de la venue de Dieu, s'il nous est donné de méditer sur le mystère de la venue du Christ, que ce ne soit pas pour chanter la lamentation sur cette Babylone que nous sommes tous dans certaines régions de notre cœur, mais au contraire pour découvrir la puissance et la victoire de l'Agneau immolé car le pouvoir de l'Agneau n'est pas cet exercice de la violence sur le monde et sur la création. Il est un véritable pouvoir de salut.
Et d'autre part, cette création dans la mesure où elle se retourne et essaie d'être véritablement l'Épouse de l'Agneau n'est plus ce désir de jouissance effrénée mais au contraire c'est une préparation à recevoir la grâce du salut.
Qu'à travers le symbolisme de Rome qui effectivement n'est pas détruite dans l'Apocalypse, simplement il y a une sorte de substitution de pouvoir puisqu'elle devient par la suite le lieu même où rayonne toute la communion des Églises, qu'à travers cette autodestruction spirituelle de la Babylone que voyait saint Jean dans l'Apocalypse ce soit pour nous l'occasion d'un éveil, d'une attention plus grande à la venue, au retour du Seigneur.
AMEN