DIEU EST TOUJOURS DÉJÀ LA

Ap 11, 15-12, 6

(19 novembre 1990)

Homélie du Frère André GOUZES o.p.

C

ette page d'Apocalypse millénariste nous invite à une réflexion fondamentale sur le mystère du temps. Cette page tant de fois interprétée dans des circonstances dramatiques de la vie de l'Église est aujourd'hui encore lisible par des gens avides de signes, de preuves que les temps sont mûrs. Et autour de nous ces gens prospèrent : sectes, religions en tout genre, New Age, divisions dans l'Église où chacun confond espérance et utopie, foi en la providence divine et futurologie tellement humaine, trop humaine. Alors, comment recevoir ces pages apocalyptiques ? Comment recevoir ces enseignements sur la fin des temps ? Par ailleurs, l'évangile nous dit que nous ne savons "ni le jour ni l'heure". Alors définitivement, au nom de la profondeur, de la lucidité, de l'humilité de notre foi, refusons de chercher à savoir comme des astrologues ou des cartomanciens, à savoir si vraiment la fin des temps serait pour ce soir ou pour demain. Confions-nous à Dieu.

        Mais ces pages nous ouvrent une méditation sur le mystère du temps, à savoir que notre temps est fini, que nous avons à vivre notre attachement à l'Église en particulier puisqu'il y va, à travers ces thèmes comme dans l'Apocalypse, de tout un enseignement sur l'Église, à vivre notre attachement à l'Église, justement sur cet horizon de finitude. Et cela peut-être nous permet de retrouver constamment l'essentiel, de le distinguer de l'accessoire et, dans le fond, de n'être jamais déçu de tout ce qu'il y a d'humain, de trop humain dans notre appartenance à la communauté de l'Église et des croyants. Il m'arrive souvent de dire que ce ne sont pas les curés qui m'ont donné la foi et, à cause de cela, ils n'arriveront pas à me la faire perdre. Et je souhaite qu'il en soit pour vous ainsi.

       Je pense que, aujourd'hui, nous avons à nous méfier de tout ce qui, au cœur même de notre vie ecclésiale, voudrait nous faire accroire que le Christ est là ou qu'Il est là-bas, qu'Il est dans les combats révolutionnaires ou qu'Il est au contraire dans les cénacles tout en grossesse de Pentecôtes nouvelles et dont Dieu, bientôt, va donner le déclic et le signal. Dieu est toujours "déjà là". Et c'est tout simplement nous qui manquons à Dieu. Les temps derniers sont toujours "déjà là" pour celui qui justement, accueille, au cœur même de l'expérience humaine, cette profondeur de la finitude. Finitude de notre propre expérience personnelle, finitude de nos désirs et de nos ambitions. Et l'accès à cette expérience de la finitude est tout simplement le gage de notre profondeur, de notre maturité, de notre dessaisissement spirituel qui se confie totalement à la volonté et à la Providence divine, mais aussi expérience de la finitude de l'Église en tant qu'institution historique nécessaire pour la transmission, mais en même temps insuffisante dans ses institutions humaines, dans ses savoirs humains, dans ses entreprises humaines. Et donc nécessité pour nous de savoir en qui nous mettons notre foi. Au cœur même de l'Église, toujours en revenir à cette définition de Jeanne d'Arc qui disait : "le Christ et l'Église m'est tout un !" Notre appartenance à l'Église ne dépend pas d'un clerc, eut-il "belle gueule et belle parole ", ne dépend pas d'un groupe fût-il pieux et agissant, ne dépend pas d'une idéologie fût-elle de droite ou de gauche, progressiste ou conservatrice, mais ne dépend que de cette expérience de mort et de résurrection qui est l'expérience même de la personne du Christ, Celui qui, par son avènement, déjà, nous a fait passer la ligne, nous a fait accueillir, dans la joie et dans la liberté, cette limite, ce point de la finitude et qui, par son mystère, déjà, nous l'a ouvert à l'espérance de l'immortalité.

       AMEN