ROME LA PROSTITUÉE, ROME LA PERSÉCUTÉE
Ap 17, 1-7+9 b+18
(14 novembre 2005)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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rères et sœurs, je voudrais revenir un moment sur ce texte de l'Apocalypse, obscur et difficile, mais qui contient un paradoxe qui me semble éclairant pour l'histoire de l'Église et pour la logique de l'évangile. Il s'agit donc d'une femme, la prostituée fameuse assise sur la bête. Prostituée donc d'abord parce que nous dit le texte, elle persécute, elle se saoûle du sang des saints, du sang des martyrs, allusion aux persécutions que l'empire romain a fait subir pendant les premiers siècles à l'Église de Jésus-Christ. Cette prostitution a aussi une autre signification. En effet, le texte nous dit : "elle a forniqué avec tous les rois de la terre, et les habitants de toute la terre se sont saoûlés du vin de ses prostitutions". Les rois de la terre, c'est une allusion aux puissances antiques, à cette puissance, cette force que revêt l'alliance des armes et du gouvernement, de la loi et c'est aussi une allusion au commerce, à toutes ces riches échangées qui s'appuient sur cette force politique.
Alors, quelle est cette prostituée fameuse qui persécute les saints, et exerce un pouvoir politique en rassemblant autour d'elle tous les rois de la terre, qui assure par son commerce toutes les richesses ? On nous dit d'abord qu'elle porte un nom sur son front, un nom qui est un mystère : Babylone la grande. Référence à l'Ancien Testament, où Babylone est le prototype de toutes ces puissances du monde, toutes ces puissances de la politique et de l'histoire. Mais, c'est une Babylone nouvelle dont il est question ici, et un peu plus loin le texte dévoile l'identité de cette femme : les sept têtes de la bête sur laquelle elle est assise, ce sont sept collines. Tout le monde peut reconnaître à travers cette description des sept collines, la ville de Rome, cette ville établie, vous le savez, sur les sept collines du Capitole, de l'Aquilin, de l'Esquilin, etc … Il s'agit donc de Rome. Rome est le prototype à la fois de l'humanité païenne qui persécute le Christ et ses disciples, elle est le prototype de cette puissance politique qui se moque des vérités profondes et éternelles et qui ne poursuit que son ambition de richesse, de pouvoir, de force. A travers cette ville de Rome, bien sûr, non seulement nous revoyons les prototypes de l'Ancien Testament, représentés par Babylone, mais aussi toutes les puissances politiques de tous les temps, qui, quels que soient les aléas de l'histoire, ont toujours fait régner la force, l'argent. Et nous avons aujourd'hui encore, la même tentation permanente de la politique de faire régner son ordre à elle et non pas l'ordre de l'homme créature de Dieu.
Le paradoxe, c'est que cette ville de Rome, qui dans l'Apocalypse est ainsi le prototype, à l'époque de l'Apocalypse, mais d'une certaine manière, un peu pour tous les temps de ce pouvoir du monde, pouvoir mondain, de ce pouvoir qui écrase et qui persécute et détruit. Rome, symbole donc de la ville du mal, est très précisément la ville qui est devenue le centre de l'Église. Quel paradoxe. Est-ce que l'Église s'est laissé prendre au piège du monde ? Est-ce qu'elle a choisi Rome pour être le centre de l'univers chrétien parce que c'était le centre de l'univers politique ? Est-ce qu'il y a alignement de l'Église sur le monde ? En réalité, si Rome est devenue le centre de l'Église, ce n'est pas parce qu'elle était la capitale de l'empire romain, c'est parce qu'elle est le lieu du martyre de Pierre et de Paul. C'est donc très précisément la persécution exercée par l'empire romain sur les chrétiens, cette persécution qui, d'une certaine manière culmine dans le martyre des deux apôtres qui sont les deux colonnes de l'Église, c'est cette persécution qui a fait de Rome la capitale de l'Église, parce que la capitale du sang versé.
Autrement dit, le choix de Rome, c'est le choix du don, de l'offrande, du sacrifice au cœur même du péché. C'est cela le paradoxe de l'évangile. C'est au cœur de notre péché, c'est au cœur du péché du monde, c'est au cœur du péché de l'humanité et du péché de l'histoire, que Dieu vient établir son trône comme Il a voulu régner par la croix. C'est au moment où Jésus a été mis à mort par la conjonction des puissances politiques que représentait Pilate, et des puissances religieuses que représentaient les grands-prêtres, et le Sanhédrin, c'est au moment où Jésus ainsi, ignominieusement mis au nombre des criminels, comme l'avait prédit le prophète Isaïe, c'est à ce moment-là qu'il devient le roi de l'univers, le roi de la terre. C'est sur la croix qu'Il règne, et non pas ailleurs. De la même manière, c'est au cœur de la persécution, c'est au cœur du mal, c'est au cœur de la prostitution de cette ville qu'est Rome, que l'Église par l'intermédiaire de Pierre et de Paul a établi son centre, son cœur, le lieu précis d'où rayonnera la charité.
AMEN