L'AGNEAU IMMOLÉ

Ap 5, 1-10

(31 octobre 2008)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Saint Aignan : L'Agneau pascal 

F

rères et sœurs, notre lecture de l'Apocalypse nous invite à contempler aujourd'hui le début du grand processus historique que saint Jean dans ce livre, déploie sous nos yeux. Après les chapitres de présentation et les lettres, commence alors le grand récit de l'entrée du monde dans le Royaume car l'Apocalypse n'est rien d'autre que cette description prophétique du passage de ce monde dans la condition nouvelle qui lui est proposée par le salut de Dieu. Vous l'avez remarqué, pour avoir dressé le décor avec le personnage mystérieux qui est sur le trône, et les différentes populations célestes qui l'acclament, on s'aperçoit que le déclenchement du processus de l'histoire va se trouver de façon assez mystérieuse dans la main de celui qui siège sur le trône. 

       On retrouve là ce qui est la conviction profonde de tous les auteurs qui écrivent des livres de ce genre à l'époque, des apocalypses, c'est que le destin du monde est véritablement dans la main de Dieu. C'est déjà une certaine conception de l'histoire parce que la plupart du temps, surtout aujourd'hui, nous pensons que chacun est maître de son histoire, chaque peuple est maître de son histoire, chaque individu est maître de son histoire. En réalité, ici, on nous dit le contraire, le secret de l'histoire du monde est dans la main du personnage qui siège sur le trône. 

       Mais voilà, ce secret, il est véritablement caché. Il est inaccessible. Pourquoi ? Parce qu'il est scellé dans un livre qui est fermé par sept sceaux. Petit détail mais qui a son importance : quand nous entendons cela, nous pensons à certaines représentations, aux gravures où l'on voit effectivement un livre. A l'époque, ce n'était sans doute pas le cas, quand on dit "livre", on pense volume, c'est-à-dire une peau de mouton, environ trois à quatre mètres de long, à peu près vingt à vingt-cinq centimètres de haut, qui est roulé autour d'un bâton. Ce rouleau on le tient par deux tiges, et on enroule de droite à gauche pour pouvoir lire de gauche à droite. Ici il y a déjà chez l'auteur de l'Apocalypse, une notion plus forte à la fois du secret parce que quand c'est enroulé comme cela c'est condensé, amassé, on peut difficilement l'ouvrir et le déployer, et puis, la deuxième chose c'est que c'est scellé. Il y a sept sceaux qui vont être la raison de l'histoire et de la révélation du destin du monde. 

      Un autre petit détail qui a aussi son importance, habituellement le rouleau n'était écrit que d'un côté. Si vous allez un jour dans certains grands musées, surtout à Londres où il y a des collections de rouleaux, on s'aperçoit que c'est très rare de voir des rouleaux écrits des deux côtés. Là, c'est une particularité, ce rouleau est écrit des deux côtés, comme s'il y avait une face qui est plus à l'intérieur et une autre face qui est comme accessible à l'extérieur. 

        Tout le suspens vient de ce que le livre est inaccessible. Il est inaccessible non seulement parce qu'il est dans la main de celui qui est sur le trône, mais il est inaccessible aussi parce que personne n'est capable de dérouler le sens de l'histoire. C'est bien ce que cela veut dire : personne n'est capable de prendre la mesure du destin du monde. Ce n'est que dans le secret de la main de Dieu. 

       C'est là qu'apparaît le rouleau et c'est assez paradoxal, on parle du rouleau avant l'agneau, et après on parlera davantage de l'agneau. Sur le moment, c'est comme si c'était le rouleau lui-même qui faisait surgir la présence de l'agneau, car jusqu'à ce moment-là on n'en avait pas parlé. Qu'a-t-il de particulier cet agneau ? C'est ce que vont dire et proclamer tous les êtres célestes, il a été immolé, il a donné sa vie, il est celui qui a accompli et réorienté fondamentalement le destin de l'histoire. Parce qu'il a été immolé, parce que c'est le Christ mourant sur la croix et ressuscitant, c'est comme si cet acte, ce passage dans notre chair, dans notre condition, lui donnait toutes les aptitudes pour effectivement dérouler le secret de l'histoire qui est dans le cœur du Père. C'est à ce moment-là que l'agneau peut s'avancer vers le trône et prendre dans sa main le livre. Si vous regardez la dernière clé de voûte qui est la signature des constructeurs architectes des chevaliers de Malte, vous verrez que l'agneau a une patte posée sur un livre au format moderne, des pages reliées. L'agneau quand il se met à prendre le livre, peut le prendre lui-même, je ne sais pas comment font les agneaux avec leurs pattes pour dérouler un livre, lui il peut le faire, et il va faire tomber l'un après l'autre tous les sceaux, c'est tout le déroulement du mystère de l'entrée dans le salut du monde entier. 

       Je crois que cela nous apprend du point de vue de la compréhension de Jésus comme sauveur, et c'est cela qui va être l'axe de toute cette réflexion de l'Apocalypse, le Christ est à la fois le révélateur et l'opérateur du salut. Il est révélateur parce qu'il ouvre le livre et il dévoile le sens de l'histoire, mais il est l'opérateur parce qu'il ne peut dérouler le sens de l'histoire que parce que déjà il a par son action, par son Incarnation, sa mort et sa Résurrection, il en a déjà pris possession. Pourquoi l'agneau est-il le seul à pouvoir s'emparer du livre et commencer à en ouvrir les sceaux ? C'est parce que par son action, par sa vie, son Incarnation, il a déjà pris possession de l'histoire. 

       Cela a des quantité de connotations avec l'Ancien Testament. L'agneau est en réalité un nouveau Moïse. De même que Moïse était revenu avec deux tables de pierre pour annoncer au peuple la manière dont il devait agir, là il tenait le livre avant de demander au peuple d'agir selon la Loi. Ici, c'est le Christ qui a déjà accompli le salut et qui, ensuite, va ouvrir le livre pour montrer aux hommes comment ils pourront entrer dans ce salut de Dieu. C'est une sorte de complémentarité et d'originalité des deux pôles de la révélation : une qui est Moïse qui tient d'abord le livre et qui ensuite aide les Hébreux à vivre selon le message qui leur est donné, tandis qu'ici c'est le Christ qui accomplit d'abord le salut et qui ensuite nous donne le livre pour que nous puissions en comprendre toute la profondeur et toute la signification. 

       Je crois que cela nous ramène toujours à cette vérité fondamentale : nous comme chrétiens, ce qui est la première chose, c'est que nous sommes sauvés et parce que nous sommes sauvés, nous avons accès au mystère même de la révélation de Dieu. Pas l'inverse, ce n'est pas parce que nous prenons connaissance que nous sommes sauvés, mais c'est parce que nous sommes sauvés que nous pouvons connaître le mystère de Dieu. 

      C'est une certaine manière de voir les choses qui est très particulière à la tradition chrétienne, et en tout cas, cela doit être notre manière d'aborder effectivement notre connaissance de la révélation de la foi et du salut. 

 

      AMEN