DES DÉBUTS DIFFICILES
Ap 19, 1-9
(18 novembre 2008)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Rome : La basilique Saint Pierre
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rères et sœurs, c'est un peu un hasard si nous lisons au cours de ce mois-ci l'Apocalypse et que cela tombe sur le jour où nous faisons mémoire des dédicaces des basiliques de saint Pierre et saint Paul à Rome. Ce hasard nous invite à réfléchir sur une donnée qui ne nous est pas familière.
Vous avez entendu la lecture de l'Apocalypse qui commence par le jugement définitif de la prostituée. Tout au long de l'Apocalypse et dans d'autres écrits intertestamentaires chrétiens, Rome est très mal vue. C'est la bête, la prostituée vautrée sur les sept collines, c'est Babylone. On peut dire que la ville de Rome ne reçoit dans l'Apocalypse que des qualificatifs extrêmement péjoratifs. Et en effet, pour les premières communautés chrétiennes qui se situent dans la partie orientale de la Méditerranée, la ville de Rome a une figure non seulement de domination politique, mais également ce côté pouvoir de violence, ce pouvoir militaire qui s'impose un peu partout, les normes juridiques qui tombent comme des ukases, la législation des cités et des populations. Rome est très mal vue, et en plus, même aux yeux des Romains, Rome était souvent comparée à une espèce de fournaise, du mélange des populations avec tout ce que cela peut avoir de négatif. Les vieux Romains eux-mêmes, s'offusquaient de ce que la position de capitale mondiale avait jeté Rome dans une sorte de débauche de cultes, de magies, de rites venus d'Orient, de personnages plus ou moins devins qui circulaient, avaient leurs entrées à la cour. Bref, Rome, dans une perspective religieuse et même éthique, n'avait pas la faveur d'un resplendissement de capitale mondiale. Evidemment, il y avait toujours les gens qui étaient chargés de faire les discours de commande, les lecteurs de la cour, les idéologues de service qui vantaient la vertu des vieux Romains, et c'était très ambigu, puisque précisément, c'était les vieux Romains et non pas les romains contemporains. On faisait toujours l'éloge de la grandeur du passé de Rome pour justifier qu'encore aujourd'hui, elle était la capitale du monde. Cela n'était pas l'enthousiasme, et dans la mentalité courante, populaire, on était un peu offusqué de constater que cette grande capitale était si dévastée par de la perversion morale, politique, financière, de la corruption, etc …
On pourrait faire le parallèle avec New York, et pour certaines populations d'Orient, Rome était aussi mal vue que New York pour Al Quaïda, c'était le lieu du démon, le lieu de toutes les perversions, de toutes les choses ignobles que l'on pouvait imaginer.
Quand on comprend cela, on comprend le côté paradoxal par lequel a été lu le martyre de Pierre et de Paul. Ce martyre, ce n'est pas la conquête de la capitale au sens où l'on pourrait dire : Rome est à nous ! C'est une transposition moderne d'une évangélisation un peu trop tonitruante et triomphaliste. Ce n'est pas du tout cela. Mais c'est de pouvoir dire : l'Église peut s'implanter même à Rome. Même à Rome il peut y avoir une communauté de chrétiens. C'est un défi et un paradoxe. Je crois qu'au départ, quand on a exalté l'Église de Rome, ce n'était pas comme on le fera plus tard au moment des Conciles, parce que Rome est la première, le siège d'honneur, tout cela viendra après, mais au début, puisque l'Église peut vivre à Rome, elle peut vivre partout. Rome était tellement peu prédisposée à recevoir le message du Christ, même dans les Actes, au moment où Paul arrive à Rome, cela se termine en queue de poisson, comme si on n'avait pas besoin d'expliquer la manière difficile dont Rome a été le lieu d'accueil de Paul, et surtout dans les synagogues.
Puisque l'Église avait pu être fondée à Rome, et dans le sang de Pierre et de Paul, les deux grands témoins, les deux oliviers, cela voulait dire que tout était possible. La première approche de la primauté romaine, ce n'est pas l'approche d'honneur, c'est d'arriver à combler un handicap apparemment insurmontable, parce que Rome était considérée comme tellement pervertie et pourrie de l'intérieur, que cela pouvait paraître impossible qu'une petite communauté chrétienne, une Église y plante ses racines et s'y développe.
C'est très intéressant pour nous aujourd'hui de fêter la Dédicace, car il faut savoir que toute implantation d'une communauté chrétienne est toujours d'une manière ou d'une autre un défi. Si Rome a pu acquérir par la suite une position d'honneur privilégiée, il faut savoir qu'elle a commencé par le fait de se sentir comme une pauvre Église misérable et paumée dans un monde qui la dépassait de tous les côtés, et cependant, avec la grâce de Dieu, elle a tenu. Quand on fête la Dédicace de Pierre et de Paul, c'est vraiment le sens de la gratuité du salut, même pour une ville aussi perdue que Rome, une communauté chrétienne peut y grandir et s'y fonder, à travers la figure de ses pasteurs, et surtout de sa communauté chrétienne.
Prions pour que l'Église encore dans un monde où souvent dans les grandes villes, les grandes métropoles, sont comparées comme des fournaises à fondre le fer, comme disait l'Ancien Testament, nous ayons cette confiance que le défi reste aussi fort et aussi profond qu'il l'a été au premier siècle de notre ère.
AMEN