LE CANDÉLABRE, L'ÉTOILE ET L'ANGE …

Ap 2, 1-7

(5 novembre 2007)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Courpière : Ange au candélabre 

F

rères et sœurs, nous allons durant les jours qui viennent lire les sept lettres qui font partie de ce grand prologue de l'Apocalypse. Vous l'avez remarqué, ces sept lettres sont adressées à chacune des Églises qui sont autour d'Éphèse. La raison est simple, l'évangélisation à cette époque avait sans doute été inaugurée par saint Paul à Éphèse. Il avait une technique assez particulière, il considérait qu'il devait d'abord évangéliser une ville capitale de province, un peu comme on aurait aujourd'hui dans nos régions, Marseille, Dijon, Toulouse, et ensuite la mission devait rayonner dans les villes de moindre importance qui se situaient dans cette province. C'est ainsi que le système d'évangélisation  que saint Paul avait mis sur pied dure encore une trentaine d'années après, lorsqu'est rédigé l'Apocalypse, et l'on voit très bien que ces Églises, et c'est intéressant du point de vue de la constitution des Églises, ces Églises gardent la hiérarchie que la mission  a instaurée. 

       Ces six Églises : Smyrne, Laodicée, Sardes, Thiatyre, Pergame, Philadelphie, reconnaissent une certaine supériorité de l'Église d'Éphèse sur elles. Ce n'est pas encore tout à fait ce qui existera de nos jours avec un archevêque métropolitain et ensuite les évêques suffragants, mais c'est la même idée : à l'intérieur de l'épiscopat, il y a comme une sorte d'autorité reconnue en fonction de l'ancienneté du siège. C'est encore à peu près reconnu aujourd'hui sauf que maintenant, la Curie romaine voulant ajuster tout cela aux normes de la population a transféré le primat pour la région d'Aix-en-Provence à Marseille, et dans d'autres cas aussi, on a arrangé les choses. C'est uniquement pour ajuster le système de la vie des Églises avec la construction des sociétés. Jusque Jean-Paul II, le système qui reconnaissait à l'ancienneté d'une ville la primauté sur les autres villes qui avaient dépendu d'elle pour l'évangélisation était fondamentalement respectée. C'est donc normal que la première lettre soit adressée à Éphèse puisque c'est elle qui est, du point de vue missionnaire et ecclésiologique, "l'Église mère" pour les autres Églises. 

       La deuxième chose que je voudrais souligner c'est que vous l'avez remarqué, on parle des étoiles, de l'ange et du candélabre. Là aussi c'est assez intéressant et l'on n'y fait pas toujours très attention. Par définition, un candélabre c'est ce qui a les pieds sur terre et l'étoile c'est ce qui brille dans le ciel. A partir de cette image et de ce contraste, Jean propose une sorte de schéma pour comprendre ce qu'est une Église. Une Église, c'est un candélabre, une étoile et puis un ange que l'on a du mal à distinguer de l'étoile mais qui ne semble pas être tout à fait équivalent à l'étoile. 

       Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut une chose très belle pour comprendre le mystère de l'Église. Le candélabre a les pieds sur terre, c'est la communauté chrétienne, on dirait aujourd'hui dans sa visibilité terrestre. L'Église d'Éphèse a un candélabre, c'est-à-dire que sa constitution historique, sa construction sociale, visible, c'est le candélabre. On n'a pas dit "le  piédestal", on dit bien le candélabre, littéralement, c'est le porte lumière, le photophore comme on dit aujourd'hui en ciergerie. C'est la fonction de l'Église : sur terre chaque communauté est un candélabre. On dit bien que les candélabres sont hiérarchisés les uns par rapport aux autres puisque précisément comme l'Église d'Éphèse a des petites faiblesses du point de vue de la foi, on lui dit : attention, ton candélabre risque de changer de place, c'est-à-dire de degrés dans la hiérarchie. C'est comme sur les autels anciens, où il y avait des degrés pour déposer les candélabres, Éphèse risquerait de descendre d'un degré. C'est un premier aspect de l'Église. 

       Le deuxième aspect de l'Église, c'est l'étoile. L'étoile c'est la même réalité, mais elle est au ciel. Elle est dans le cœur de Dieu et l'on a une très belle image : elle est dans la main du Fils, c'est lui qui tient les sept étoiles. Qu'est-ce que c'est ces sept étoiles ? C'est la réalité de l'Église en tant qu'elle est orientée vers Dieu, voulue par Dieu, portée par le projet de Dieu. Là aussi, c'est ce qu'on pourrait appeler le côté invisible (même si ce n'est pas tout à fait adéquat comme terme), c'est l'Église orientée et plantée, enracinée en Dieu. D'ailleurs, tout ce qui est de l'Église est fondé dans le cœur et dans le dessein de Dieu. 

       Jean envisage le mystère de l'Église sous ce double aspect : à la fois l'Église enracinée sur la terre, le candélabre, et l'Église en tant qu'étoile, voulue, portée par la volonté et le dessein bienveillant de Dieu. 

       Reste la question des anges. Ce n'est pas facile, car tantôt on dit que les anges sont comme les étoiles, tantôt on dit qu'ils sont différents. Par exemple on dit : "A l'ange de l'Église d'Éphèse, écris". On ne dit pas : "A l'étoile de l'Église d'Éphèse, écris". Pour essayer de comprendre le rôle de l'ange il y a plusieurs questions. La première et la plus essentielle c'est la fonction de l'ange. La fonction de l'ange c'est l'annonce du message et par conséquent, cela désigne assez explicitement l'évêque, c'est-à-dire le chef de la communauté, celui sur qui repose la rectitude et la vérité de l'annonce de la foi. Quand on dit : "A l'ange de l'Église d'Éphèse écris", c'est Jean qui se sent missionné pour remettre un peu les pendules à l'heure dans l'ensemble des communautés à Éphèse et autour d'Éphèse, et pour dire aux anges, c'est-à-dire aux évêques avec le presbyterium qui ont la charge d'annoncer la vérité du salut, de faire attention à ce qu'ils doivent faire. La plupart des messages qui sont envoyés dans ces lettres concernent des actions disciplinaires. On ne parle pas directement à l'Église mais on parle à l'ange de l'Église, à celui qui a la responsabilité de faire que cette Église corresponde à son projet étoile. Par exemple l'ange de l'Église d'Éphèse doit mettre un petit peu d'ordre avec une hérésie locale qui s'appelle les Nicolaïtes, des disciples d'un certain  Nicolas, c'est une question à la fois disciplinaire et dogmatique. 

       Les anges sont plus ou moins assimilés aux étoiles, parce que c'est la responsabilité spécifique du ministère de faire que le candélabre soit branché sur son étoile. De temps en temps, il y a assimilation de l'ange et de l'étoile. L'ange est celui qui est chargé de rappeler sans cesse la véritable destinée du candélabre qui n'a pas à exister pour lui-même, mais il doit exister pour porter la lumière et cette lumière est essentiellement le projet que Dieu a sur elle, et c'est l'étoile. 

       Je crois qu'on pourrait appliquer ce principe, cette analyse à toutes les Églises aujourd'hui. Chaque Église, là où il y a une communauté sous la présidence de son évêque à qui a été confiée cette Église, on retrouve exactement le même schéma. L'Église d'Aix-en-Provence, de Marseille, est une Église qui a les pieds sur terre, c'est son candélabre, mais elle a aussi une sorte de mission et de dynamisme intérieur qui la tourne vers le ciel, c'est son étoile, et pour que soit géré dans la continuité cette mission et cette orientation vers son étoile, c'est celui qui est l'ange, celui qui dans la succession apostolique assure le ministère pour faire que le candélabre porte la vraie lumière et non pas les fausses lumières des hérésies des Nicolaïtes ou autres choses semblables. 

       Dans chacune des lettres qui suivent, c'est toujours un peu le même schéma qui est sous-jacent, et c'est donc le mystère même de l'Église qui nous est ainsi révélé dans ce début de l'Apocalypse. 

 

       AMEN