L'ESPÉRANCE

He 6, 10-20

(3 février 1987)

Homélie du Frère Michel MORIN

E

n contemplant la figure d'Abraham, l'auteur de l'épître aux Hébreux nous invite à méditer sur cette vertu d'espérance. Il a cette image très évocatrice : "Dans l'espérance, nous avons comme une ancre de notre âme, sûre autant que solide, et pénétrant par-delà le voile". Ce qui signifie que notre espérance est ancrée dans l'au-delà, dans la vie éternelle, dans ce que nous ne pouvons ni concevoir, ni voir, ni comprendre. Cette image est intéressante parce qu'elle suggère que l'espérance est moins un but à atteindre qu'une source qui nous nourrit, qu'un ancrage qui nous tient, qu'une réalité qui est fortement implantée en nous et qui nous évite d'être ballottés "à tous vents de doctrine" comme dit saint Paul, comme ces barques sur la mer qui n'ont aucune attache et qui sont emportées par tous les courants.

       L'espérance n'est pas une vertu pour demain, c'est un don de Dieu pour toujours. C'est cette espérance qui nous lie, de façon invisible, au plus profond de nous-mêmes, comme au fond de la mer, ce fond de nous-mêmes qui n'est autre que la présence d'un Dieu qui nous aime, qui nous créé et qui ne cesse de nous sauver. Cette espérance n'est donc pas à comprendre dans une sorte de perspective chronologique d'avenir, mais à rechercher comme cette ancre qui tient notre âme, de façon solide, de façon sûre, déjà, à la vie éternelle. Car cette vie éternelle nous est donnée. Comme dit l'épître, "nous en sommes héritiers", puisque comme Jésus le disait aux apôtres : "nous avons reçu le message et l'annonce du Royaume."

       Là encore, nous avons peut-être une compréhension futuriste de la vie éternelle. Nous nous disons : c'est pour demain, c'est pour après-demain, c'est pour plus tard. Mais Dieu n'entre pas dans ces visions de calendrier ou de chronologie. La vie éternelle c'est ce qui nous fonde dans notre être quotidien. Et l'auteur de l'épître aux Hébreux nous invite instamment "à montrer un grand zèle pour le plein épanouissement de l'espérance", et il ajoute : "de telle sorte que nous ne restions pas nonchalants, mais que nous puissions imiter ceux qui, par la foi et l'espérance, héritent des promesses."

       Nous sommes donc appelés à vivre dans l'espérance avec zèle, pour l'épanouissement de cette espérance en nous, pour que nous puissions être témoins de la réalisation de la promesse. Qu'est-ce à dire ? Manifester du zèle pour l'espérance, c'est d'abord reconnaître et croire que nous sommes justement ancrés, dès aujourd'hui, dans la vie éternelle, et que cette vie éternelle réalise en nous les promesses de Dieu. Ces promesses qui sont là encore, pas uniquement orientées vers l'avenir, mais vers le plus profond de nous-mêmes. Et ceci est une invitation à reconnaître, à détecter, dans notre propre vie, dans la vie de l'Église, de notre communauté, les fruits mêmes de l'espérance, les fruits mêmes de la vie éternelle.

       C'est vrai que nous sommes des êtres bien intentionnés au niveau de la foi, c'est certain, mais que nous vivons quand même très à la surface des événements, des choses et de nous-mêmes. Nous avons rarement ce regard vers l'intérieur de nous-mêmes ou vers l'intérieur des événements. Nous manquons d'un regard véritablement prophétique, non pas pour annoncer ou savoir ce qui va se passer, mais pour comprendre ce qui se passe déjà, au plus profond de notre vie, car c'est cela un prophète. C'est celui qui est capable de descendre dans les plus profondes arcanes de son être, de sa vie et de l'histoire du monde, pour en être saisi par le sens profond qui vient de Dieu, qui est justement jaillissement de vie éternelle, manifestation d'espérance.

       Et comment reconnaître en nous cette présence de la promesse qui se réalise déjà ? C'est l'évangile qui nous en apporte la lumière. Il y est question de semence, et vous savez que la semence est toujours cachée, elle est toujours invisible. Mais la semence de la vie de Dieu porte fruit en nous, de façon souvent invisible, de façon intangible, de façon difficilement repérable, car nos yeux ne sont pas habitués à la lumière, plutôt obscure, de Dieu. Nous nous laissons éblouir par les choses extérieures qui sont plus clinquantes, plus attirantes. Pour vivre l'espérance, pour être héritiers de la promesse, il nous faut donc reconnaître, dans notre vie, que l'espérance porte des fruits, que la vie éternelle nous tient, que la vie éternelle nous retient de faire un certain nombre de faux-pas, que la vie éternelle, déjà, nous contient en elle-même, et nous évite de nous vider des réalités les plus profondes, les plus belles et les plus vraies de notre vie. Nous avons besoin d'un regard intérieur qui est capable de discerner la présence de Dieu, l'action de Dieu et les fruits de Dieu.

       Ceci pour deux raisons. D'abord parce que nous sommes appelés à la louange pour ce que Dieu fait, féconde en nous. Et aussi parce que nous sommes appelés à faire en sorte que notre terre intérieure, que la terre de l'Église et de l'humanité puisse toujours produire davantage. Que jamais nous nous installions dans cette espèce de nonchalance dont parle l'auteur de l'épître, dans cette espèce de satisfaction un peu ronronnante et quotidienne, en nous disant :"ça va bien ! ça va mal ! ça ira mieux ! puis de toute façon, à la fin des temps ce sera très bien !" C'est vrai, mais parce que ce sera très bien à la fin des temps, il faut que ça devienne très bien à chaque instant du temps, car c'est cela, déjà, croire en la vie éternelle et faire que l'objet de notre espérance soit déjà la nourriture de notre vie, la raison de notre louange et l'appel de notre conversion, pour que cette Parole de Dieu puisse produire en nous cent pour un.

       Que cette eucharistie ouvre davantage notre cœur, affine notre regard, provoque notre zèle, réveille notre nonchalance pour que nous puissions comprendre ou mieux encore vivre cette présence de l'espérance qui est en nous, cette vie éternelle qui veut sourdre, qui veut jaillir et qui veut nous emporter, cette vie éternelle qui est déjà présente, cette vie éternelle qui est la semence même de notre vie humaine, et notre vie humaine ne portera pas de fruits si elle n'est fécondée, vivifiée par cette sève intime et intérieure de cette vie éternelle en nous. C'est cela l'espérance, c'est un élément fondamental, fondateur de notre vie de chaque jour, c'est un élément qui nous garde dans la présence vivifiante de Dieu, et si parfois nous ne voyons pas très bien tout ce que cela veut dire, alors, comme Moïse nous avançons, nous marchons, "comme si nous voyions l'invisible".

       AMEN