CONSTRUIRE LA COMMUNION
Ac 1, 12-14
(7 octobre 2004)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

Marie enseignant les disciples
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V |
ous n'avez à rendre compte à personne de ce que vous vivez ici. Personne ne vous demandera ce qui s'est passé. Vous pouvez faire ce que vous voulez ! C'est un lieu gratuit, étonnant, de midi à douze heures cinquante, ou moins, cela dépend de la prédication, puisque le reste est stable, vous connaissez la musique, vous connaissez les paroles, vous connaissez celui qui va mourir, et qui va ressusciter. Il n'y a pas de surprise. Ce n'est pas comme dans les bons romans policiers, on connaît tout depuis le début, à part la prédication.
C'est un lieu où l'on ne vous demande pas de compte. Vous venez si vous voulez, si vous avez envie, si, si, si … Et vous y vivez ce que bon vous semble. Certains d'entre vous vont en fait passer les trois quarts d'heure à s'interroger sur eux, sur leur vie future, sur leur vie passée, d'autres vont se battre contre des pensées parasites, essayant de se dégager du monde, puisqu'ils ont quitté une partie du monde dont le portail de l'église est le symbole, d'autres vont être tout tendus vers la prière, gratter quelques éclats de majesté qui pourraient tomber à la pointe du scalpel de leur âme, d'autres vont penser des tas de choses tout à fait différentes, et personne ne vous dit : ah ! j'en vois un qui ne pense plus à Dieu ! A l'école, on vous aurait repéré, à l'église, on fait ce qu'on veut. C'est vrai qu'il n'y a pas de consigne. Or, dans toutes les assemblées, il y a une consigne d'entrée, mais ici, il n'y a pas de consignes. A part de se tenir à peu près tranquillement, de ne pas faire trop de bruit, etc … il n'y a pas de consigne préalable à l'église. Je crois qu'on y vient à la fois pour se reposer en Dieu, pour se recevoir, pour se recueillir, pour chercher Dieu, ou pour fouiller dans son sac quand on a perdu quelque chose d'important.
Toutefois, je vois quand même au moins une consigne, celle de construire une communion. Et cette communion, ce n'est pas du côté de la volonté humaine qu'elle va s'établir, mais c'est du côté de l'unanimité, d'une seule âme : construire une unanimité spirituelle de frères et de sœurs. Il n'y a pas mille manières de construire cette unanimité. Je pense à cela à cause de la lecture que nous avons entendu, où ils étaient ensemble, la toute première fois, réunis pour la prière, avec Marie. C'est ce texte qui me fait penser à cette première assemblée dont la nôtre n'est que la répétition, de ce premier rassemblement dans la chambre haute. Et là, la communion se réalise par les événements qu'ils ont vécu et partagé, qu'ils ont souffert ensemble, ils sont déjà unis, il y a une union qui est faite, et elle va progressivement donner ce qu'est l'Église. Il faut donc que nous réalisions une communion. Dire ensemble un texte, c'est déjà une façon de communier, pas séparément, tenter de le dire au même rythme, de dire des mots qu'on n'a pas choisi de dire, ce sont des mots qui existent avant moi : "Notre Père", les différents "Amen" qui ponctuent la messe, ce sont des manières de me décentrer de moi-même pour emprunter d'autres mots et de les dire ensemble, un bel Amen, qui signifie cette communion que nous construisons. Par le chant, quand on le peut, l'harmonie des voix, et ensuite, au sommet du sommet, par le pain partagé, par le vin partagé.
Mais vous comprenez bien que si nous voulons faire comme ils ont fait au début, je ne pense pas qu'ils étaient préoccupés d'eux-mêmes, ni Marie, ni Pierre, ni Jacques, ils ne se posaient pas des questions, ils ne devaient pas trop savoir ce qu'ils vivaient en tant qu'Église, mais ils sentaient l'intensité de la communion qui les réunissait autour du Christ. Ils étaient moins que nous, partagés entre le dehors et le dedans, le monde et l'Église, mes soucis, mes verrues, mes parasites, mes distractions, etc … Il y avait une sorte de communion profonde, comme l'inauguration d'un fleuve qui a commencé pratiquement à cette petite Pentecôte, et nous en sommes toujours, nous, les témoins aujourd'hui.
Interrogez-vous comment vous serez à la sortie de la messe, si vous êtes encore plus enfermés en vous-même, bien cloisonné, ayant tiré tous les verrous : j'ai fait ce qu'il fallait, personne ne peut me toucher, je suis invincible. Ou au contraire, j'ai accompli mon devoir, c'est ma façon de payer mon dû à un Dieu qui demande toujours quelque chose. Il vaut mieux donner la messe que d'être malade. C'est le vieux commerce antique dans lequel nous tombons tous, un jour ou l'autre, rassurez-vous. Il valait mieux sacrifier un coq que d'avoir un malheur. Cela coûte moins cher de venir à la messe, en plus, c'est gratuit en semaine, normalement le dimanche, ce n'est pas gratuit. Interrogez-vous comment vous êtes à la sortie. Est-ce que de fait, il y a eu décentrement de vous-même, et-ce qu'il y a eu expérience de communion. Chacun fait son rythme, chacun y va avec ses blessures, avec ses capacités, chacun vient avec de qu'il est. On ne s'improvise pas comme cela d'emblée dans la communion. Il y en a qui traînent la patte, comme les brebis dans un troupeau, il y en a qui sont plus devant, qui chantent mieux, d'autres qui chantent moins bien, etc … Chacun travaille à l'harmonie du groupe.
C'est cela que Notre Dame du Rosaire, propose. Une des fonctions ecclésiales du Rosaire, c'est la prière commune. C'est cela l'idée à mon avis. Faire prier ensemble, les gens. Que les gens empruntent des mots à la Tradition, et se mettent dans cette tradition pour se quitter eux-mêmes et offrir du temps, de la voix à Dieu pour les hommes. Et nous qui sommes là, devons plus que les autres, conscients que ne sommes pas là uniquement pour nous, mais que nous y sommes pour les autres de la manière que nous ignorons radicalement. Je ne sais pas à quoi cela sert que vous soyez là, ni moi, ni vous, mais je le fais dans la foi non pas pour sacrifier quelque chose de moi-même, mais pour croire, pour signifier ma foi en Dieu, et surtout en l'Église, celle qu'on oublie toujours parce qu'on s'y raccroche quand cela nous intéresse. Mais au fond il y a toujours dans la façon d'être ici, un consentement, un "Amen" à prononcer, à l'assemblée de frères et de sœurs que nous formons, à l'Église, à l'humanité que nous devons dès maintenant signifier, inaugurer par notre communion de cœur à cœur que Dieu nous demande.
AMEN