ÉGLISE UNIVERSELLE, ÉGLISE LOCALE
Ez 43, 1-7 ; Jn 10, 22-30
(7 février 1989)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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uand nous pensons à l'Église, nous pensons plus spontanément à l'Église universelle, telle qu'elle est répandue à travers le monde. Le développement des médias, la connaissance immédiate et permanente que nous avons de ce qui se passe dans l'univers tout entier, une certaine croissance de la conscience de l'unité de l'humanité et aussi la personnalité du pape Jean-Paul II et aussi un certain ultra-montanisme qui renaît régulièrement font que nous voyons surtout l'Église au niveau de sa dimension universelle. Pour nous l'Église c'est d'abord le Pape et puis l'ensemble des évêques et des chrétiens répandus à travers le monde.
Pourtant le mystère de l'Église est en même temps celui d'une Église universelle et celui de l'Église locale, de l'Église très concrète, très précise, telle qu'elle se réalise dans chacune des contrées ou des villes du monde. Car si l'Église est une communion qui s'étend à l'humanité tout entière, si l'Église corps du Christ a vocation de remplir tout l'univers, en même temps il est indispensable que l'Église soit un corps très concret, très tangible, à échelle humaine où puisse s'exercer, non pas de façon théorique et générale mais de façon bien réelle, la charité qui est l'unité de l'Église, car ce qui fait l'Église c'est l'amour, l'amour fraternel. Et vous savez comme moi qu'un amour universel risque bien d'être une philanthropie un peu vague et que l'amour fraternel prend toute son acuité, toute sa vérité quand il s'agit d'aimer l'être en chair et en os qui s'est assis à côté de nous et qui se trouve être notre voisin ou notre proche ou notre parent, celui que nous croisons. C'est là que l'amour devient très réel, difficile, parce que ce voisin a un certain nombre de caractéristiques bien précises qui peuvent nous repousser, difficile mais aussi merveilleux parce qu'alors il ne s'agit plus d'un sentiment vague mais d'un amour qui s'incarne, qui se réalise dans des gestes, dans des paroles, dans une tendresse, dans une amitié, dans un échange, dans une communion. L'Église est communion et il n'y a de communion réelle qu'entre des êtres réels, vivants, précis.
C'est pourquoi d'ailleurs quand Dieu a fait alliance avec les hommes Il ne s'est pas adressé du haut de l'Himalaya à l'ensemble de l'humanité rassemblée dans une grande plaine devant Lui. Cela c'était plutôt une idée du diable qui avait conduit à la tour de Babel. Quand Il a voulu créer des liens entre Lui et les hommes, Dieu s'est adressé à un homme, un homme précis, un homme en chair et en os, Abraham. Et c'est avec lui qu'Il a créé des liens. Et après Abraham, et à cause d'Abraham, à cause de cette amitié très réelle, très concrète, très précise entre Dieu et Abraham, Dieu est devenu l'ami des descendants de ce patriarche, du peuple issu d'Abraham. Et tout l'Ancien Testament est l'histoire de cette amitié qui, au fil des jours et des événements, va se développant, au fil aussi des travers, des difficultés, des refus, des trahisons, des péchés, et c'est la découverte de la fidélité de Dieu et de sa miséricorde plus forte que les refus et plus forte que les péchés. Cette amitié va s'approfondir, devenir toujours plus concrète, plus précise. Et c'est seulement à partir de cette amitié que Dieu proposera, à l'image de son alliance avec Israël une alliance avec tous les peuples et toutes les nations. Dieu ne passe au général et à l'universel qu'à partir du concret et du particulier.
C'est pourquoi il est fondamental, pour le mystère de l'Église, que l'Église universelle soit la communion d'églises particulières, d'églises locales. A vrai dire l'Église locale, diocésaine d'Aix et d'Arles, est elle-même déjà un peu trop vaste et elle a besoin de se concrétiser dans des églises ultimement locales que sont nos paroisses. Si nous ne construisons pas l'Église en vérité, les uns avec les autres, ici, il ne sert à rien que nous rêvions du mystère de l'Église à un niveau universel. Car l'amour universel ne peut être que la démultiplication de cet amour bien réel que nous échangeons aujourd'hui, maintenant, avec celle ou celui qui est proche de nous, avec celle ou celui que nous rencontrerons tout à l'heure et qui fait partie lui aussi de cette Église, peut-être sans le savoir.
Voilà comment doit se vivre, pour nous, très réellement le mystère de l'Église. Alors que cette célébration de la dédicace de l'église cathédrale, de cette Église mère de nos paroisses, de cette Église qui nous rassemble dans cette ville d'Aix, que cette fête soit pour nous une occasion d'exercer notre amour "ecclésia" d'une façon réelle, précise.
Que nous nous donnions un objectif très immédiat de manifester, réellement et concrètement, notre amour fraternel à l'égard de tel ou tel qui nous est proche et que nous ne connaissons pas ou que nous n'aimons pas assez. Sachons créer des liens neufs qui en s'additionnant pourront constituer cette charité universelle qui a besoin de ce point de départ très précis que le Seigneur nous invite à vivre aujourd'hui.
AMEN