AUTONOMIE OU OUVERTURE ?
Ap 3, 1-13 ; Lc 16, 10-17
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

L'ouverture encore hésitante
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rères et sœurs, nous venons d'entendre une des paroles les plus célèbres de l'évangile : "Vous ne pouvez servir Dieu et l'argent". Nous en concluons très souvent, et c'est la raison pour laquelle beaucoup de catholiques se sentent mal à l'aise, que les catholiques n'ont pas d'argent. Le passage que nous venons d'entendre, qui semble extrêmement complexe puisqu'il est question à la fois de notre rapport à l'argent et de notre rapport avec la venue du Royaume, ce passage s'explique parfaitement avec la parabole d'hier.
Les deux textes sont étroitement liés. Hier, cet intendant avisé qui, comme nous l'a dit le premier verset de ce jour, a su avec de l'argent malhonnête, se faire des amis. Dans notre rapport à l'argent, à la Loi et à la morale, n'est pas de savoir si nous devons ou pas avoir de l'argent, n'est pas de savoir si nous devons avoir une vie morale ou amorale, mais de savoir où nous mène cette vie morale et surtout de savoir où nous mène cet argent. Là aussi, cela répond parfaitement à ce petit passage : "Jusqu'à Jean ce fut la Loi et les prophètes, puis lorsque le royaume de Dieu est annoncé, tous s'efforcent d'y entrer par violence". Quelle horreur ! Il faudrait être violent pour entrer dans le royaume de Dieu alors qu'on n'arrête pas de nous dire qu'il faut avoir une vie morale ? Or, il existe une perversion à la fois pour l'argent et à la fois pour la vie morale. Pour la vie morale, c'est d'avoir une vie morale en soi, pour moi, comme pour l'air conditionné dans un circuit fermé. La Loi et les prophètes étaient là pour rappeler aux juifs que Dieu a donné une Loi en vue d'une ouverture. Cette ouverture de la relation humaine se fait vers Dieu. Si votre vie morale est simplement une sorte de recyclage au niveau humain, cela n'a aucun intérêt. Cette vie morale doit être ouverte à la transcendance, à Dieu, au Christ.
L'argent, c'est pareil. La perversion de l'argent, ce n'est pas d'en posséder, mais c'est d'arriver au principe d'autonomie. Cette perversion qu'on peut trouver dans l'application de la Loi elle se retrouve exactement dans le rapport à l'argent. Si avoir de l'argent c'est pour vivre une petite vie tranquille, où est l'intérêt ? C'est la raison pour laquelle Jésus loue cet intendant malhonnête ou avisé, car cet homme utilisé cet argent pour se faire des amis et non pas pour en jouir égoïstement. Comme la vie morale doit être ouverte vers Dieu, l'argent doit être ouvert à l'autre. Le danger qui guette le chrétien ou l'homme moral, c'est de vivre dans une sorte de vase clos où il n'y a plus aucune rencontre des autres et de l'Autre.
On comprend mieux alors ce que dit Jésus quand il dit que le royaume et ouvert aux violents. Le violent, c'est l'opportuniste, quel mot détestable dans la morale chrétienne ! Il faut appliquer à la lettre la Loi au risque de ne jamais rencontre ni Dieu ni mon prochain. En revanche, l'opportunité apportera dans ma vie l'occasion de saisir le moment où je pourrai rencontrer Dieu et le prochain. La parabole au sens strict du terme en grec, c'est jeter à côté. Que nous ayons assez d'opportunité pour ramasser ce qui est jeté à côté de nous. Hier, on l'a vu dans l'exercice intellectuel d'interprétation d'un texte biblique, aujourd'hui, le texte nous propose la mise en pratique de ce que nous avons entendu hier. La critique de Jésus à l'encontre des pharisiens, et ce n'est pas parce les pharisiens sont une catégorie méprisée par Jésus, mais c'est parce qu'ils sont autonomes dans leur rapport à l'argent et à la Loi, ces deux perversions auxquelles nous sommes confrontés nous aussi. Jésus leur reproche de ne pas être assez opportunistes pour ramasser ce royaume de Dieu qu'il leur annonce. Le royaume de Dieu est là en chair et en os à côté d'eux et au lieu de le saisir et de le suivre, ils continuent à fonctionner en recyclage fermé.
Frères et sœurs, la parabole jetée à nos pieds hier peut nous aider à réfléchir sur ce que c'est qu'être chrétien. Ce qui est au centre de notre vie chrétienne n'est pas simplement la morale, ce n'est même pas notre rapport à l'argent. Ce qui est en jeu ici, c'est l'opportunité, la capacité de découvrir dans notre vie les signes de la venue de Dieu et de savoir si oui ou non, nous les saisissons pour nous décentrer de nous-même et commencer un nouveau chemin, ou si nous voulons simplement rester dans notre routine de ce rapport à l'argent, à la Loi, aux autres, ou même au rituel et à la messe.
AMEN