LE MYSTÈRE DE L'INVITATION
Ap 2, 21-7 ; Lc 14, 15-24
(23 octobre 2010)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Et qui va s'occuper de mon champ ?
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rères et sœurs, cette parabole est d'une modernité tout à fait étonnante. En effet, il me semble que depuis un bon moment, au moins deux siècles, la société surtout occidentale s'est préoccupée d'un tas de choses, dans toutes les directions, dans un éparpillement et une sorte de papillonnage sans doute très technique, très savant, mais qui fait perdre petit à petit de vue les problèmes essentiels. Comme on dit aujourd'hui, cela manque de vision.
Le monde actuel manque de vision. Vous le savez, maintenant, toutes les livraisons se font en "flux tendu". C'est-à-dire que c'est tout juste si au moment où vous allez acheter une lampe dans le magasin on ne vous dit pas : attendez, on va commander à l'usine pour qu'ils la mettent en fabrication ! Tout se passe d'une façon extrêmement compartimentée. Si vous ne tombez pas exactement dans le créneau ou le profil voulu, vous êtes impitoyablement mis à l'écart. C'est ce qui fait que nos sociétés aujourd'hui génèrent tant de marginaux. En réalité, c'est simplement le fait que les modèles devenant standards, ceux qui ne sont pas standards ne rentrent pas purement et simplement dans la société.
C'est précisément ce qui se passe dans cette parabole. Chacun a ses standards. "J'ai acheté une terre", standard de l'immobilier et du foncier. "J'ai acheté des bœufs", standard de l'entreprise, de la spécialisation. Il faut bien que mon entreprise soit rentable. "Je viens de me marier", standard peut-être d'une sorte de préoccupation purement individuelle d'un bonheur domestique qui finalement a exclu tous les autres problèmes et toutes les autres dimensions de la vie. C'est un peu dramatique, mais c'est comme ça.
L'homme, son grand péché, c'est de manquer de vision. Aucun des gens qui sont sollicités dans la première invitation ne comprend précisément ce que c'est qu'une invitation. L'invitation, c'est quelqu'un tout entier qui ouvre la générosité de son cœur à la générosité de ceux qui sont censés répondre. Mais pour répondre, il faut y mettre tout son cœur. La parabole nous montre simplement que si l'on ne répond pas avec le désir d'apporter tout soi-même à la rencontre de la personne qui vous invite, finalement, on ne répondra jamais aux invitations. La gratuité contrairement à ce qu'on pense, ce n'est pas l'art du profit sur le dos des autres, c'est l'art de la totalité pour répondre à la totalité de celui qui invite.
C'est pour cela que l'invitation de Dieu est à la fois si radicale, si profonde, et finalement inconditionnelle. Si on n'a pas répondu, en général, il n'y a pas de raison de réinviter. Nous sommes dans une société où il y a toujours de la récupération par des moyens détournés. Mais quand on reçoit l'invitation de Dieu, il n'y a pas de moyens détournés. Ou bien on répond "oui", et on y va, et tant pis s'il faut laisser sa paire de bœufs, on verra plus tard. Mais si on répond non, effectivement, on vivra avec ses bœufs toute la vie. C'est un peu le problème. On a l'impression aujourd'hui que notre tradition qui a été traversée par ce souffle de l'invitation au salut, de l'invitation au royaume, maintenant, est très préoccupée par les bœufs et par le foncier.
Vous me direz, il faut bien que tout le monde vive. Je pourrais vous répondre comme Talleyrand à qui son valet réclamait ses honoraires. Talleyrand qui n'avait pas un sou, et le serviteur à bout d'arguments lui dit : "Il faut bien que tout le monde vive". Et Talleyrand a eu cette réponse qui est vraiment digne de lui : "Je n'en vois pas la nécessité !" En fait, nous aujourd'hui, nous sommes sur ce régime. Il faut bien que tout le monde vive, mais ce n'est peut-être pas tout à fait le problème parce que pour que tout le monde vive, il faut vraiment avoir le désir de répondre à une invitation. On ne vit pas simplement pour vingt secondes, on vit pour le temps d'une vie. C'est cela le sens de la parabole. Si on a une vie, il faut la risquer, il faut tout tenter pour répondre à l'invitation.
Le paradoxe de l'évangile, et c'est la deuxième partie de la parabole, c'est de dire qu'au fond, dans cette société où il y a beaucoup de laissés pour compte à l'époque de Jésus, ceux qui n'avaient pas de but immédiat, finalement, le jour où ils sont invités, ils comprennent beaucoup mieux ce que veut dire une invitation, que ceux qui sont trop occupés. Là encore, c'est le vrai problème aujourd'hui. Si nous ne laissons pas un minimum de pauvreté et de disponibilité dans notre cœur, nous n'avons pas les moyens de comprendre ce qu'est le mystère de l'invitation de Dieu pour son Royaume.
AMEN