OSER RISQUER SA VIE
Ap 14, 1-7 ; Lc 19, 11-27
(14 novembre 2008)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
|
C |
omme vous le savez, frères et sœurs, cette parabole qu'on appelle la parabole des mines ou des talents, ce qui est une mesure de fortune, puisque je crois qu'un talent d'argent pèse plus de quarante kilos, donc vous imaginez la somme qui est en jeu dans cette affaire, cette parabole des talents ou des mines a donné lieu aux pires méprises. La plupart du temps, elle a fait cultiver chez les chrétiens, l'angoisse, la mauvaise conscience et la peur. Est-ce que je mets tout mon cœur à fructifier tous mes talents ? Qu'est-ce qui va m'arrive quand j'arriverai devant Dieu ? Au fond, sans nous en rendre compte, nous prenons l'attitude du troisième serviteur qui dit : "J'avais peur de toi, je sais que tu es exigeant, alors j'ai caché le talent sous la terre, je l'ai gardée et je te la rends telle quelle".
En réalité, c'est l'attitude que le Seigneur réprouve et dont il ne veut pas entendre parler pour ses disciples. Pourquoi ? parce que précisément, il a une tout autre conception de la vie humaine. Là, c'est à chacun d'entre nous de savoir ce qu'il choisit, ce qu'il cherche. En effet, quand Dieu crée, quand Dieu donne la vie, quand Dieu lance l'aventure humaine, il prend un risque avec nous et il le sait. Il sait que nous sommes faillibles, que nous sommes pécheurs, il sait que nous ne pouvons pas toujours répondre à tout ce qu'il attend de nous. Nous sommes en deçà de l'appel que nous avons reçu. C'est hélas l'évidence de tous les jours.
Mais en même temps que Dieu sait cela, il sait qu'il nous a donné une liberté et que de même que lui a pris le risque de nous créer, il veut que nous prenions le risque de notre existence. Ce qu'il félicite chez les deux premiers serviteurs qui ramènent des bénéfices qui ne sont plus tellement courants depuis la crise Wall Street, mais tout de même, dix mines pour une mine et cinq mines pour une mine, c'est un rapport étonnant, et plus que deux chiffres au compte-rendu de l'assemblée générale pour le produit des actions. Quand ils reviennent, avec chacun l'un dix mines et l'autre cinq mines, Dieu, que félicite-t-il chez eux ? Il félicite le fait qu'ils n'ont pas pris leur existence pour l'enterrer. Ils ont pris leur existence pour la vivre, pour la donner. Quand j'ai à commenter cette parabole, habituellement, je prends exprès le contre-exemple. Si le troisième, celui qui n'a rapporté que la mine telle quelle, s'il avait dit : voilà, j'ai pris tous les risques, mais j'ai tout perdu. Qu'aurait répondu le maître ? Il aurait dit : cela ne fait rien, cela n'a pas d'importance, tu as au moins risqué quelque chose. Cela n'a pas marché ? Mais au moins, je vois dans ton cœur le désir de donner et de produire le maximum à travers ta vie, à travers la générosité de ta vie.
Frères et sœurs, je crois que c'est pareil pour chacun d'entre nous. Que de fois nous avons réduit la foi chrétienne et le comportement chrétien au fait d'enterrer le talent dans la terre et de ne plus bouger et de nous figer dans un code, dans des réflexes, dans des attitudes où l'on croit qu'on acquiert la sécurité vis-à-vis de Dieu. C'est l'inverse qui se produit. Dieu n'aime pas les statues, il aime les vivants. Il aime ceux qui savent donner le maximum d'eux-mêmes. Je pense que quand on prie pour nos défunts, quand nous nous souvenons d'eux c'est généralement cette image-là qui ressort. Ce sont des hommes et des femmes qui souvent très discrètement, de façon presque invisible, ont gardé dans leur cœur ce feu sacré par lequel leur vie a été comme brûlée parce qu'ils ont tout donné. Ils ont vécu avec générosité, avec bonté, que ce soit pour la culture, que ce soit pour sa famille ou ses amis, c'est cela qui compte. C'est cela les dix mines. Je me plais toujours à penser que lorsque nos défunts nous quittent et qu'ils paraissent devant Dieu, ils portent tous plusieurs mines, chacun selon ses possibilités, et dans cette richesse qu'ils déposent auprès de Dieu, il y a tout ce qu'ils ont partagé avec nous.
Frères et sœurs, que cette parabole des mines transforme un peu notre regard sur notre foi, sur notre manière de vivre avec Dieu. Dieu n'a pas voulu que l'homme s'enferme dans un code religieux, il a voulu que l'homme vive comme homme, la puissance même de la grâce de l'amour qu'il a donné à chacun d'entre nous par sa vie et par son baptême.
Frères et sœurs, au moment de cette eucharistie, ayons à cœur de retrouver à la fois pour nous-mêmes et pour ceux que nous aimons ce dynamisme profond qui fait que chaque fois que Dieu nous a donné une mine, nous avons pu risquer et oser plus que nous-même avec nos propres forces humaines ou nos conceptions un caricaturales sur Dieu, ce que nous avons pu penser dans un premier moment, mais qu'au contraire, cette générosité et ce don de nous-même nous aide à entrer vraiment dans la puissance et le dynamisme de la grâce de Dieu.
AMEN