EN ÉVEIL DANS L'ATTENTE DU ROYAUME

Ap 3, 14-22 ; Lc 16, 1-9

(29 octobre 2008)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

F

rères et sœurs, il y a quelques paraboles qui ont au moins l'avantage de nous provoquer suffisamment dans notre confort, dans notre manière de voir, dans notre conception de la justice, dans notre conception de l'ordre des choses économiques, au moins qui nous incite à la réflexion. C'est vrai que cette parole surtout pour une mentalité moderne est fondamentalement choquante. Quand déjà on a mis à mal l'économie du domaine dont on a reçu la gestion et qu'ensuite on accentue le malheur avec des fausses factures (cela devrait s'appeler la parabole des fausses factures), on sous-facture la dette au maître, on l'empêche de pouvoir recouvrer intégralement son bien, tout cela pour retrouver d'autres copains ailleurs, généralement cela devrait se terminer au tribunal. Là, précisément, Jésus nous dit que le maître qui s'est fait rouler, loue l'intelligence de son intendant. C'est une affaire assez bizarre et difficilement justifiable. Saint Luc a essayé d'atténuer l'espèce de côté provocant de la parabole en disant à la fin : faites-vous des amis avec le malhonnête argent pour vous sauver. Autrement dit, vous pouvez voler vos voisins dans les affaires, à condition que vous soyez généreux au denier du culte ! Si l'on traduisait de façon moderne, c'est cela que ça donnerait. C'est à peine plus recommandable que le récit lui-même.

Mais si on lit entre les lignes de cette parabole, il semble qu'on retrouve ici un des leitmotiv de la prédication de Jésus : quand il s'agit de la venue du Royaume, il faut sans arrêt être en éveil pour pouvoir rebondir. Ce que le maître loue chez son intendant, ce n'est évidemment pas sa malhonnêteté dont il est victime, ce serait complètement masochiste, mais c'est de voir que dans une situation où lui-même le maître l'a mis, il va se retrouver sur la paille, il n'aura pas de parachute doré, quand cet intendant malhonnête va se retrouver dans une situation catastrophique et lamentable, il a la force de rebondir et de se dire : il faut que je trouve quelque chose pour que ma vie ne s'arrête pas là. D'une certaine manière, je pense que c'est un des aspects fondamentaux de la prédication de Jésus concernant le Royaume. Le Royaume vient par surprise dans nos vies. On dira ce qu'on voudra, quand tout à coup on découvre la puissance du salut de Dieu, c'est quelque chose qui est à la fois exaltant par certains côtés, mais qui nous rend complètements démunis de l'autre parce que nous sommes sans ressources. C'est l'effet d'annonce quand l'intendant malhonnête tout d'un coup s'aperçoit qu'il est en tort vis-à-vis de maître, ce qui devrait être d'ailleurs notre situation à chacun d'entre nous comme pécheurs. Nous devrions au moment où nous réalisons véritablement notre état devant Dieu, découvrir que nous sommes intendants malhonnêtes, et en réalité, nous le sommes tous. Tout ce que Dieu nous a donné de talents, de qualités, de générosité, de grâce, nous l'avons sans arrêt gaspillé et gâché.

Normalement, on devrait avoir la même attitude que l'intendant malhonnête : je suis fichu ! Mais ce que Jésus explique c'est que lorsque l'intendant malhonnête s'aperçoit qu'il est fichu, il essaie de mettre à profit toutes les combines qu'il peut, pour rebondir et pour refaire surface. Au fond, c'était cela la prédication de Jésus, entre autres, quand il annonçait le Royaume. Il voulait dire : le Royaume quand il vient, vous fait voir votre péché, votre misère, mais soyez comme l'intendant malhonnête. Essayez de trouver les moyens pour rebondir, pour répondre malgré tout à la situation si grave, si difficile, si désemparante soit-elle.

Cette parabole est une invitation à la conversion sous ces deux aspects : d'une part le côté désarçonnant de la venue du Royaume, et d'autre part, en même temps, quand le Royaume vient, il vient avec la grâce de pouvoir toucher le fond et de donner un coup de pied pour remonter à la surface. C'est cela que le maître du domaine a loué chez son intendant : il avait tout pour perdre pied, il a su attraper au moment favorable la capacité et l'énergie et faire face à une situation nouvelle.

C'est le mystère de l'Église, de notre vie au fil du temps. Que fait l'Église ? Elle est sans cesse en train de mesurer qu'elle n'est pas à la hauteur de la mission qu'elle a reçue, et sans arrêt, elle essaie de rebondir, de rejaillir et de retransformer en Bonne Nouvelle et en annonce du salut ce qui pourrait être aussi la dénonciation et la mise en évidence de ses propres péchés ou de ses propres faiblesses.

Frères et sœurs, essayons nous-mêmes d'être de bons intendants très malhonnêtes !

 

AMEN