LES DEUX MÉMOIRES

Ap 3, 7-13 ; Lc 15, 11-32

(27 octobre 2008)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

F

rères et sœurs, à propos de cette parabole qui est très connue et qu'on appelle une parabole de la miséricorde, je voudrais attirer votre attention sur un tout petit détail, un parallèle, le problème de la mémoire.

Vous l'avez remarqué, il y a deux fils, et chacun des fils a une mémoire très particulière. Le fils qui est tombé dans la débauche et dans la misère, a la mémoire du bonheur. C'est lui qui dans un premier temps, après avoir traversé la vie de prodigue et s'être retrouvé uniquement devant lui-même, que lui reste-t-il ? Il lui reste la mémoire du bonheur des jours d'autrefois. De l'autre côté, le fils aîné a aussi de la mémoire, parce qu'il dit : "Pendant tout le temps que j'étais avec toi, je t'ai toujours servi (souvenir du passé), et tu ne m'as jamais rien donné". C'est le souvenir d'une sorte de frustration.

C'est très intéressant de voir le rôle ambivalent de la mémoire. La mémoire peut nous conduire à mesurer notre détresse actuelle par rapport à une sorte de destinée qui est inscrite en nous et qui est comme la racine de notre être, c'est-à-dire nous sommes porteurs au plus profond de nous-même de cette mémoire qui consiste à reconnaître les bienfaits de Dieu, dans la création, dans le fait de nous avoir donné la vie et de nous avoir orienté vers lui. L'expérience de la mémoire n'efface jamais dans le cœur du pécheur ce souvenir de ce que Dieu y a mis dès le départ.

Mais la mémoire peut aussi jouer l'autre rôle. Elle peut jouer le rôle de quelqu'un qui n'est jamais content : ce que j'ai eu jusqu'à maintenant, finalement tu n'as rien fait d'extraordinaire pour moi. A ce moment-là la mémoire est ce qui raplatit tout, qui anéantit tout et qui fait que même le souvenir du passé livre le présent sur le mode de la frustration.

Aujourd'hui nous avons tendance à vivre dans une civilisation qu'on croit sans mémoire. Je ne suis pas sûr que ce soit vrai. Je pense qu'aujourd'hui on ne connaît plus les ambivalences de la mémoire et c'est tout différent. En fait, le véritable sens de la mémoire de l'humanité ce n'est pas de se souvenir qu'il y a deux cent mille ans on taillait des silex et que maintenant on roule en voiture de luxe. Le vrai sens de la mémoire c'est le sens de notre destinée. La mémoire porte en elle-même l'appréciation de cette destinée. Il y a des êtres humains, des pécheurs, pour qui la mémoire joue véritablement son rôle d'une nostalgie d'un désir de salut. Mais il y en a d'autres apparemment irréprochables, comme le fils aîné, chez qui la mémoire joue le rôle de moteur d'insatisfaction et d'amertume.

Je crois que nous sommes chacun d'entre nous devant cette décision à prendre : comment nous-mêmes, comment notre propre mémoire au sens profond du terme comme elle agit dans le récit, comment agit-elle en nous-même, comment agit-elle dans notre attitude vis-à-vis de Dieu ?

 

 

AMEN