ACCUEILLIR LE MESSAGE ET LE MESSAGER

Ct 4, 8-11 ; Lc 4, 14-30

(25 septembre 2007)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

F

rères et soeurs, nous commençons donc la lecture de l'évangile selon saint Luc, non pas par les premiers chapitres, mais par ce qu'on appelle communément la prédication inaugurale de Jésus à la synagogue de Nazareth. L'Esprit pousse Jésus au désert, Il est tenté, l'Esprit pousse Jésus à Nazareth et c'est l'échec. Je crois frères et sœurs qu'il ne faut jamais oublier que cette prédication inaugurale à Nazareth donne paradoxalement le ton de ce que nous appelons la Bonne Nouvelle, l'évangile, c'est-à-dire l'échec du Christ qui n'est pas reconnu et reçu dans l'annonce de cette Bonne Nouvelle.

Cela nous paraît paradoxal parce que chacun d'entre nous, et peut-être encore plus pour vous, les bénévoles de la Croix-Rouge, quand nous avons le cœur gonflé et que nous avons envie d'aider les autres, quand nous avons le désir de faire partager aux autres une bonne parole ou autre chose, c'est tout naturel, nous avons le désir d'être bien reçus, et cela peut sembler tout à fait normal. Quel aveugle ne veut pas un jour recouvrer la vue, quel prisonnier ne voudrait pas un jour sortir de prison, quel handicapé ne voudrait pas un jour pouvoir bondir sur ses pieds pour marcher à nouveau ?

Que se passe-t-il ? Quel est donc ce phénomène étrange, cette alchimie qui se passe à la synagogue de Nazareth ? Comment se fait-il que le Christ est attendu avec beaucoup d'impatience, car sa renommée est arrivée avant lui, tout le monde sait qu'il a guéri, qu'il a des paroles extraordinaires, et en quelques secondes, tout bascule. L'assemblée est dans l'émerveillement et l'instant d'après, ils font la constatation : en fait cet homme extraordinaire, c'est le fils de Joseph.

Le drame repose sur le fait que nous sommes toujours attirés par l'extraordinaire, l'inexplicable, l'inconnu, c'est ce qui plaît et Dieu ne peut être que ce côté-là. Nous doutons trop facilement de ce qui est connaissable, de ce qui peut recevoir une explication, comme si la magie du mystère disparaissait et qu'on se disait : à partir du moment où je peux trouver une explication, Dieu n'est pas là, Il est absent.

Je crois que c'est cela le problème à Nazareth. C'est aussi le décalage entre le messager et le message. Nous aimerions croire uniquement dans un message extraordinaire qui est apporté par un messager extraordinaire. Mais à partir du moment où nous pouvons expliquer qui est ce messager et émettre des doutes sur lui, il faut le reconnaître, c'est le message lui-même qui en pâtit. Qui jamais en écoutant un prédicateur ne s'est surpris à dire comme les juifs à Nazareth, après le premier moment d'émerveillement, saisis par la parole et la rhétorique, peut-être, de toute façon, il est comme moi. Je sais, il a des bonnes paroles, mais je connais, il a été renvoyé dans les roses de quelqu'un, il est ceci, il est cela, c'est bien sympathique ce qu'il dit, mais comme dit Jésus "médecin, guéris-toi toi-même".

Frères et sœurs, il ne s'agit pas d'abord d'être parfait pour pouvoir aller annoncer l'évangile, pour pouvoir libérer l'opprimé, pour pouvoir ouvrir les yeux des aveugles ? S'il fallait attendre que nous soyons absolument parfaits pour annoncer l'évangile, personne ne s'y risquerait jamais. Il ne faut pas croire que c'est parce que nous sommes envoyés par l'Esprit saint que tout se passe bien. C'est le même Esprit qui pousse le Christ au désert pour y subir les tentations. C'est le même Esprit qui pousse Jésus à Nazareth pour qu'il y subisse l'échec auprès de ses frères déjà comme une annonce de la fin de l'évangile, de sa mort, de sa crucifixion.

Je crois que le "la" est donné, la Bonne Nouvelle ne consiste pas à croire que nous serons toujours bien accueillis par les autres, parce que nous-mêmes nous n'accueillons pas toujours ceux qui veulent nous libérer, ce serait trop facile, il y a de la résistance. La Bonne Nouvelle se vit au cœur même de cette contradiction qui existe entre l'ordinaire et l'extraordinaire.

Vendredi soir, nous avions ici un très beau concert de violoncelle, notamment avec Dominique de Willencourt qui racontait sa rencontre auprès du Dalaï Lama, et lui qui rencontrait des occidentaux, leur disait, pourquoi avez-vous fait des milliers de kilomètres pour me rencontrer, comme si j'étais l'extraordinaire ? Alors que l'extraordinaire, c'est peut-être tout simplement le voisin de palier ! Je pense aussi alors que nous sommes en train de faire la lecture continue du Cantique des Cantiques et de cette magnifique relation d'amour entre le bien-aimé et la bien-aimée, faut-il comme certains le font, c'est à la mode, mais il faut aussi avoir l'argent, faut-il avoir deux appartements séparés ? La vie commune, ça use, et au bout d'un moment, on en a un peu assez de partager toujours le petit déjeuner avec son époux qui ne s'est peut-être pas bien brossé les cheveux, et qui n'a pas les yeux en face des trous ? C'est peut-être beaucoup plus simple de vivre l'extraordinaire parce qu'on vit dans des appartements séparés et qu'on se rencontre que pour les moments les plus extraordinaires et agréables ?

Est-ce que ce n'est pas ce que certains veulent en Israël vis-à-vis de Dieu ? Nous on te connaît, mais nous préfèrerions ne pas te connaître, ne pas savoir d'où tu viens. Est-ce que ce n'est pas le discours que nous tenons vis-à-vis de l'Eglise, alors qu'elle peut annoncer à temps et à contretemps l'évangile, en disant ces paroles d'une banalité incroyable en rappelant que l'Eglise a ses défauts, il y a eu l'Inquisition, et l'Église c'est ceci et encore cela. Est-ce que ce n'est pas aussi un peu facile ?

Frères et sœurs, nous avons entendu ces paroles extraordinaires du bien-aimé à la bien-aimée, parlant de son cou, de son collier, de son corps, de ce bien-aimé qui demande qu'elle détourne ses regards car il est affolé. C'est quand même extraordinaire, comment le fiancé qui connaît sa fiancée peut en même temps à chaque fois s'émerveiller ? Il ne s'agit pas de chercher la nouveauté pour la nouveauté. Il s'agit en fait et c'est très difficile, de convertir notre regard pour savoir regarder d'un œil différent ce monde qui nous semble usé.

 

 

AMEN