QU'EST-CE QU'UNE PARABOLE ?
Ap 11, 1-12 ; Lc 19, 11-27
(14 novembre 2003)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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rères et sœurs, les deux textes que nous venons de lire, celui de l'Apocalypse et celui de l'évangile selon saint Luc ne sont pas des textes extrêmement faciles, et ils demandent quelque explication.
Dans le texte de saint Luc, il est manifeste que se sont trouvées mêlées plusieurs paraboles différentes, l'un d'un roi qui doit aller dans un pays lointain pour recevoir la royauté, et que ses concitoyens ne veulent pas comme roi, ils dépêchent des émissaires pour dire qu'ils n'en veulent pas et à son retour, il les fera égorger. Je ne sais pas quelle était la parabole dont ces morceaux nous sont parvenus, elle n'est pas essentielle et je ne veux pas m'y arrêter. Une autre parabole se mêle à celle-ci qui est parallèle que celle que nous connaissons davantage dans l'évangile de saint Matthieu, celle qu'on appelle la parabole des talents. Ici, il s'agit d'une autre unité de monnaie de l'époque, qu'on appelle des mines, cela n'a rien à voir avec des mines de charbon ou de fer. Il s'agit d'une dénomination locale d'une monnaie de l'époque. Là encore, manifestement, il y a encore quelques embrouillaminis dans le texte, puisqu'on nous dit qu'il y a dix serviteurs à qui l'on a remis des mines, et qu'au retour, on ne parle plus que de trois, comme dans la parabole des talents. Mais alors, ces deux paraboles, celle de Matthieu et celle de Luc sont à peu près semblables, il y a tout de même un point sur lequel je voudrais attirer votre attention et qui est particulièrement difficile, c'est que quand le mauvais serviteur revient avec la quantité de monnaie qui lui avait été confiée et qu'il a caché, le maître dit : "Tu es un mauvais serviteur puisque tu n'as pas fait fructifier les dons que je t'avais donné, retirez-lui cette somme d'argent qui lui avait été remise et donnez-la à celui qui en a déjà reçu dix". Il en a déjà dix et ce commentaire est assez étonnant et peut nous surprendre : "Je vous le dis (c'est Jésus qui parle), à tout homme qui a, l'on donnera et à celui qui n'a pas on enlèvera même ce qu'il a". Cette parole est évidemment choquante, ce n'est pas ainsi que nous envisageons la sécurité sociale ni les allocations de chômage, celui qui n'a pas on ne va pas lui enlever le peu qu'il a pour le donner à celui qui a déjà, ce serait un hyper-capitalisme abominable, et devant lequel nous nous voilerions la face et nous voterions tous contre !
Donc, nous ne pouvons pas, même si l'époque du Christ n'est pas exactement semblable socialement à la nôtre, nous ne pouvons pas imaginer que Jésus a établi dans son évangile, un système social dans lequel ceux qui sont riches le deviendront encore plus, et ceux qui sont pauvres, seront dépouillés du peu qui leur reste. Ce n'est certainement pas cela que Jésus a voulu dire, il n'a pas voulu ici nous donner une recette d'économie et d'organisation de la société.
C'est une occasion pour réfléchir sur ce que c'est qu'une parabole. Nous avons toujours tendance à prendre les paraboles pour ce qu'on appelle des allégories, c'est-à-dire une sorte de récit imagé, chiffré, où chaque détail du récit correspondrait à une leçon que l'on veut donner. Pour vous donner un exemple classique d'allégorie, l'allégorie de la justice, c'est une femme qui tient une balance, parce qu'elle soupèse le droit, et elle s'efforce de trouver l'égalité. Donc, une allégorie, ce n'est jamais qu'une façon d'exprimer, avec une image, un conseil précis que l'on peut donner. La parabole n'est pas du tout cela. Dans une parabole du Christ, il ne faut pas s'attendre à ce que tous les détails correspondent entre le récit imagé qu'Il a choisi et puis la leçon qu'Il veut nous donner. La parabole, c'est comme un conte, c'est une histoire qui se tient par elle-même et qui cependant veut évoquer quelque chose à notre esprit. La manière d'évoquer quelque chose à notre esprit, c'est précisément de mettre dans la parabole, un point qui nous choque et qui nous amène à réfléchir.
Souvenez-vous des ouvriers de la onzième heure. Il s'agit de gens qui ont travaillé à la vigne, certains ont commencé dès la première heure du matin, d'autres n'ont commencé qu'à la onzième heure, c'est-à-dire à cinq heures de l'après-midi juste avant la fin du travail, et le maître de la vigne donne le même salaire aux uns et aux autres. Là encore, si on se conduisait de cette manière dans une entreprise, on aurait la grève immédiatement, et ce n'est pas cela que Jésus a voulu dire. Ce que Jésus a voulu dire, c'est qu'il a mis précisément dans son récit une pointe qui nous choque et qui nous invite à réfléchir plus loin, qui nous invite à comprendre que le Royaume de Dieu, la béatitude n'est pas un salaire qui correspond à notre travail. Ce que Jésus veut dire, c'est que si dans une entreprise on doit payer les ouvriers pour le travail qu'ils ont fait, il n'en va pas ainsi du Royaume. Dieu ne donne pas le Royaume à la mesure de nos efforts, de nos bonnes actions, le Royaume est gratuit. Le maître de la vigne dit : "S'il me plaît de donner à ce dernier qui a fait peu de travail autant qu'à toi, pourquoi ton regard est-il mauvais parce que moi je veux être largement bon ?" Autrement dit, la gratuité du don de Dieu ne correspond pas à nos efforts, et nous ne devons pas nous imaginer que c'est la mesure de ce que nous avons fait qui nous vaudra le paradis comme une récompense ou l'enfer comme une punition. Voilà ce que justement veut dire la parabole des ouvriers de la onzième heure.
Ici, c'est un peu la même chose. "Celui qui a, on lui donnera davantage, et celui qui n'a pas, on lui ôtera même ce qu'il a". Jésus est parfaitement conscient que cette parole est choquante. Il veut nous choquer pour nous faire comprendre précisément un peu la même chose qu'avec les ouvriers de la onzième heure, que la proportion du don de la vie, de la vie éternelle, du don de l'amour ne correspond pas à un paiement qui équivaudrait au travail et aux efforts accomplis. Ce n'est pas parce qu'on a amassé de l'argent qu'on a droit à en recevoir encore davantage, ce n'est pas parce qu'on est pauvre que l'on doit vous enlever ce que vous avez. Mais, dans le Royaume, il ne s'agit pas d'argent, il ne s'agit pas de biens matériels. Il s'agit des biens spirituels, il s'agit de l'amour, du don de la présence de Dieu, il s'agit de la vie. Ce que Jésus veut dire, c'est que si on ouvre son cœur à la vie, si on s'efforce de s'élancer dans le chemin de la vie, plus on sera vivant, et plus la vie viendra à nous et plus elle envahira notre existence. Si on aime, plus on aime, plus notre cœur se dilate et plus l'amour grandit dans notre cœur, et plus nous devenons amoureux de nos frères et de Dieu à travers eux. Tandis que si nous laissons notre cœur se replier, si nous laissons notre cœur hésiter devant le don de soi-même, devant l'amour, si nous avons peur de la vie parce qu'elle exige de nous un élan et un enthousiasme, si nous nous replions sur nous-mêmes, alors, le peu de vie que nous avions en nous va s'étioler alors le peu d'amour qui restait dans notre cœur va se refroidir et durcir. Car la loi des réalités spirituelles, c'est que plus on avance plus elle se dilate et plus elle s'ouvre devant nous et plus elle nous attire loin. Saint Augustin dit cela, quand il s'agit des biens corporels, par exemple quand on a bien mangé, on est rassasié et l'on n'a plus faim, quand au contraire on n'a rien à manger, l'estomac crie famine et l'on meurt de faim. Dans les réalités spirituelles, dit-il il n'en va pas ainsi, plus on cumule en soi des puissances spirituelles, et plus on est appelé à en accueillir davantage, plus la faim des réalités spirituelles se développe en nous. Au contraire, si nous négligeons la vie spirituelle, petit à petit, le peu qui nous en reste s'étiole et va mourir. Vous le savez bien par expérience, la prière est un exemple qui justifie cela, si vous priez inlassablement, si vous vous attachez à la prière, petit à petit votre prière va grandir et elle envahira de plus en plus votre vie. Si au contraire vous délaissez la prière, vous perdrez tout désir de prier et vous n'aurez plus aucune envie de la prière, ni aucun besoin. Les réalités spirituelles ont besoin de vivre pour que la vie s'avance, elles ont besoin de s'intensifier pour que nous allions toujours plus loin dans la recherche de Dieu et des biens éternels.
AMEN