L'AMOUR COMBATIF DE JÉSUS

Za 12, 1-6 ; Lc 13, 22-35

(21 octobre 2003)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

J

'aurais voulu attirer votre attention sur une petite chose aujourd'hui, c'est que d'une manière assez commune, on considère que les relations entre Jésus et les pharisiens sont toujours des relations de lutte, de combat, de guerre, et que par conséquent s'ils se font la guerre et qu'ils n'arrêtent pas de s'envoyer des mots et des paraboles à la figure c'est que certainement il y a une haine terrible, réciproque, entre les deux partis.

Or, ce qui est intéressant dans ce texte, c'est qu'il y a un tout petit passage qui nous dit que les pharisiens disent à Jésus : "Va-t-en car Hérode veut te faire tuer". Ceux que nous pensons être les ennemis éternels de Jésus sont ceux qui vont lui dire de partir, de fuir, de se cacher afin de ne pas mourir sous les coups du roi. D'autre part, c'est vrai que nous avons l'habitude de ce discours de Jésus vis-à-vis des pharisiens, dans lequel Il passe son temps à les invectiver, à les traiter d'hypocrites, on a l'impression de dire que Jésus n'aime pas les pharisiens. Or, dans le premier cas on découvre que cette guerre ouverte avec Jésus ne les empêche pas de lui dire de fuir et de se cacher, et d'autre part, ce que nous mettons sous la forme de l'invective et presque de haine de la part de Jésus vis-à-vis des pharisiens, à mon avis, n'est pas une haine.

Fondamentalement ici, on touche à la véritable définition de l'amour. L'amour, ce n'est pas la paix. Pour nous, l'amour, c'est cette sorte de repos bien tranquille, bien huilé où tout se passe sans heurts, les jours passent avec la personne que l'on aime, avec Dieu, et il n'y a pas d'histoire en fait qui se crée entre les deux partis. En fait, le véritable amour est loin du repos. Le véritable amour c'est exactement à l'inverse de ce que nous vivons quelquefois avec notre Dieu, c'est-à-dire que l'amour n'est pas dans la démission ou l'indifférence. Nous aimerions quand Jésus se met à parler vis-à-vis du peuple juif que tout le monde soit béat devant Jésus, et nous sommes choqués de la résistance des pharisiens. Nous mettons cette réaction trop facilement du côté de la guerre et du refus.

En fait, ce qui tue l'amour, c'est l'indifférence. Ce qui tue l'amour, c'est la démission. C'est celui qui refuse de rentrer en relation avec l'autre, et qui même refuse de lutter. Pour moi, ces rapports entre Jésus et les pharisiens me renvoient toujours au combat de Jacob avec l'ange. Il y a quelque chose d'identique dans cette espèce de rencontre entre Jacob et l'ange, entre les pharisiens, le peuple juif et Jésus. Dans cette lutte ce qui est demandé, c'est la même chose, en fait, Jésus et les pharisiens sont amoureux de Dieu. Le problème c'est qu'ils ne le vivent pas exactement de la même manière. Et où l'amour de Jésus est fondamental, c'est que l'amour de Jésus les appelle à une exigence. Jacob, avant de passer le gué du Yabbok une première fois, demande une bénédiction à Dieu. Et quelle est cette bénédiction ? Un toit, avoir de la nourriture, avoir de quoi se vêtir, et puis, "si Tu me donnes tout cela, Tu seras mon Dieu". C'est cela la bénédiction que demande Jacob. Et au retour, quand il refait le chemin en sens inverse, et le fameux passage de la lutte avec l'ange, il demande la bénédiction à l'ange. Mais cette bénédiction qu'il demande à l'ange, c'est la même chose, être bien, être tranquille, avoir une petite vie. Et l'ange refuse de lui donner cette bénédiction. La lutte avec l'ange va l'amener à grandir, à se dépasser, à croître et à s'accroître.

Je crois que le combat entre les pharisiens et Jésus est du même ordre. C'est une même lutte, avec d'un côté, un peuple profondément amoureux de Dieu, et qui pour lui, vit cet amour à travers la Loi, comme Jacob avait son idée dans sa relation avec Dieu. A ce moment-là, l'amour exigeant de Jésus vis-à-vis des pharisiens, est le même que l'amour exigeant de Dieu vis-à-vis de Jacob. Cette lutte n'a pas pour but de détruire l'autre, mais le faire accroître.

Je crois, frères et sœurs, que ce que nous dit ce combat entre Jésus et les pharisiens, nous repose profondément la question du salut. C'est vrai que la question du salut pour nous, c'est d'être remis dans notre intégrité. C'est de se dire : voilà, nous avons été touchés par le péché originel, le salut de Dieu nous remet au point zéro. Nous étions à moins dix sous terre, et le salut que Dieu nous donne nous permet de revenir à ce que nous étions auparavant : niveau zéro, ni plus ni moins. Mais en fait, le salut de Dieu est beaucoup plus grand que cela. Le salut de Dieu n'a pas pour but uniquement de nous redonner une sorte d'intégrité, une sorte de justice, mais l'amour de Dieu a pour but de nous faire grandir, de nous donner un accroissement de vie et de nous donner une plénitude. C'est cette plénitude qui est fondamentale. C'est seulement lorsque nous aurons cette plénitude que nous vivrons véritablement la paix. Non pas une paix mêlée d'indifférence, non pas une paix sur la tranquillité disant : je ne vais pas essayer de me frotter aux autres parce que cela va faire des étincelles, mais la véritable paix de Dieu qui est la plénitude et qui est dit d'ailleurs dans ce mot magnifique en hébreu qui est "shalom". Ce mot signifie non seulement la paix, mais la plénitude de la relation.

Frères et sœurs, dans notre vie spirituelle n'ayons pas nécessairement peur quelquefois d'être avec les pharisiens, et de nous confronter à l'exigence de Dieu, d'abord, accepter cette exigence et de ne pas nécessairement voir Dieu comme étant toujours gentil, en paix, mais au contraire de le voir comme quelqu'un qui est dans le combat où Il nous emmène, nous entraîne vers son Père.

 

 

AMEN