HEUREUX CELUI QUI MANQUE …
Col 4, 2-6 ; Lc 6, 20-26
(18 septembre 2003)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
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a manière parlée de l'évangile ouvre toujours plus large notre esprit, avec les paradoxes qu'il aime manier. On pourrait croire ainsi que cet extrait d'évangile, ce programme de Dieu fait l'éloge d'une certaine souffrance sur la terre, et en quelque sorte, la justifie. C'est simpliste, et c'est malheureusement souvent la lecture qu'on en a fait, et en même temps, on ne peut pas complètement l'exclure ou du moins, il faut essayer non pas de le contourner, mais de le traverser pour entendre ce qu'est l'essence même du message du Christ.
Si je devais le dire en un mot, le monde nous donnerait l'illusion qu'il ne peut nous combler, et nous satisfaire, mais ce serait leurre. Il y a à maintenir une réponse qui ne peut venir que de Dieu. Un chrétien c'est quelqu'un qui est animé par un certain nombre de questions, d'interrogations qui font souffrance, et dont il n'attend la réponse que de Dieu et de Dieu seul. C'est d'ailleurs le propos de Job que nous lisons en ce moment aux Laudes, qui est de convoquer, provoquer, excite même la majesté divine en disant : "Tu as certainement quelque chose à dire, que les hommes n'ont pas compris et que je ne veux entendre que de ta bouche, quitte à en crever !" Job prend le risque de s'exposer à ce qu'il pourrait penser être le caprice divin. Il n'en sait rien, mais il force Dieu à répondre de lui-même.
Je pense que l'évangile est une sorte de prolongement de cette provocation de Job, en proposant à l'homme de maintenir en lui un endroit, un lieu, une place, qui n'appartiendrait qu'à Dieu. Nous pourrions de façon non peccamineuse, trouver mille réponses, mais il y a dune sorte de parcelle, d'endroit que nous devons maintenir comme à l'écart qui est le lieu de la rencontre de chacun de nous avec Dieu et qui est bordé des questions que nous nous posons, et dont nous attendons de Dieu la réponse.
Dans ce programme des béatitudes que nous venons de lire, il y a "heureux ceux à qui il manque la richesse, à qui il manque la joie". Il y a des souffrances de l'homme qui pourraient se trouver consolées dans ce monde et qui ne sont pas exactement consolées. Quand un homme souffre et éprouve l'insatisfaction, la première chose que Dieu lui demande, c'est d'être solidaire de tous ceux qui avec lui, éprouvent ce manque-là. L'homme n'est pas seul, il y a une communion profonde entre le mal qu'il éprouve et le mal que tous les hommes éprouvent, et donc le mal que Dieu est venu combattre en ce monde. Ce n'est pas mon malheur à moi, ce malheur se conjugue et s'ouvre au malheur des autres et c'est ce malheur commun que Dieu est venu combler et pas uniquement le nôtre.
Je suis toujours assez surpris, mais peut-être que je tombe dans le panneau moi-même, d'entendre à quel point les gens pensent que tous les autres pensent à eux. Là, c'est une illusion parfaite, parce que si vous me permettez de faire quelque rapport avec mon expérience d'écoute, nous pensons beaucoup à nous-mêmes, chacun est un peu dans sa propre forteresse, avec ses petites idées et nous sommes toujours convaincus que les autres sont très intéressés, négativement ou positivement, mais il n'y en a pas beaucoup. De temps en temps les autres effleurent notre forteresse, cela fait comme un bruit de papillon, ou un bruit de tonnerre, cela dépend de notre humeur, mais nous sommes tellement préoccupés de nous que nous n'avons vraiment pas le temps de nous occuper des autres. Je dis cela par caricature et par humour, parce qu'il faut bien rire un peu, mais il ne faut pas trop rire, car "heureux ceux qui pleurent", mais, il y a une forme d'humour qui est d'accepter d'imaginer que ce malheur atteint d'autres personnes. Il y a des gens qui se consolent en se disant qu'il y a plus malheureux qu'eux, oui, mais vous voyez bien que c'est une sorte de philosophie à deux sous pour Modes et Travaux, cela ne sert à rien de dire cela. Je n'ai pas de mépris pour Modes et Travaux, mais je crois que cette revue n'a pas de portée philosophique ni théologique.
Il y a une communion profonde à cause du malheur, du manque que les hommes éprouvent et qui nous rend en communion les uns avec les autres, et qui fait monter ce grand cri de l'homme devant Dieu ce grand cri : nous les croyants, attendons que Dieu réponde. Le cri de la croix est une façon de répondre, mais dans le délai, dans le temps terrestre, nous n'entendons pas toutes les réponses divines.
Je vais terminer par l'oraison du début qui est assez intéressante, c'est moi qui y ai prêté attention : "Pour que nous ressentions l'effet de ton amour, accorde-nous de te servir avec un cœur sans partage", le mot important, c'est le mot "partage". Afin que nous ressentions en nous-mêmes l'effet de cet amour derrière lequel nous courons, et que nous ne sentons pas vraiment, il faut que notre cœur soit sans partage. Il y a une sorte de maintenance de l'unité du cœur qui vénère, adore, supplie Dieu, tout en étant vivant dans ce monde. Que le Seigneur nous aide à ne pas partager notre cœur, mais qu'il soit tout entier à Dieu, et donc à tous les autres.
AMEN