LES STRUCTURES DE LA VIE RELIGIEUSE

1 Co 10, 31-11-1 ; Lc 9, 57-62

(31 juillet 2003)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

F

rères et sœurs, il y a quelques semaines, le jour de la fête de saint Benoît, le frère Daniel essayait de situer la famille bénédictine parmi les différentes familles religieuses, au plan de la structure ou de ce que je pourrais appeler le style de vie. Je voudrais faire une réflexion un peu analogue aujourd'hui à l'occasion de la fête de saint Ignace de Loyola.

Dans l'Église du Christ, ce qu'on appelle la vie religieuse, ou la vie monastique, c'est-à-dire une vie chrétienne totalement, radicalement consacrée au Seigneur par une sorte d'élimination de toute autre considération, la vie religieuse, la vie monastique a pris de fait dans l'histoire, deux grandes structures. D'une part, ce qu'on appelle la structure érémitique, d'un mot qui veut dire en grec "désert", c'est-à-dire une vie consacrée à Dieu dans la solitude, et le mot monastique qui vient d'une autre mot grec qui veut dire "seul", se traduit ici par le fait de vivre seul à cause de Dieu. L'autre structure qui s'appelle la vie cénobitique, de deux mots grecs qui veulent dire "vie" et "en commun", c'est donc une vie monastique, religieuse, vécue non pas dans la solitude, mais au contraire dans la vie commune. Dans ce cas-là, le mot "monastique" ne se réfère pas à une solitude physique, ou morale, mais prend une autre teinte, c'est se consacrer à Dieu seul, c'est tout ramener, quels que soient les éléments de la vie, tout ramener à Dieu seul comme unique référence. Cette vie cénobitique, elle est vécue selon encore plusieurs modalités dans le style de vie, il y a une modalité de type familial, c'est justement celle des bénédictins, dans laquelle tous les membres de la communauté réfèrent à un "tenant-lieu", un lieutenant de Dieu qui s'appelle le père abbé et qui est donc un père (abbé veut dire père, abba), un père pour l'ensemble des membres de sa communauté. C'est une structure de type familial, on dit aussi de type féodal, peu importe, c'est une structure donc, fortement hiérarchisée et centralisée sur une personne. Il est clair que dans ce cas-là, l'élément majeur de cette vie religieuse, monastique, commune, centrée sur l'abbé, c'est l'obéissance.

Une autre structure de la vie religieuse monastique, communautaire, cénobitique, c'est une vie de fraternité, c'est la tendance augustinienne qui se retrouve chez les ordres médiévaux, comme les dominicains, les franciscains, qui est aussi la structure de notre fraternité, dans laquelle il n'y a pas référence à un centre, mais il y a référence mutuelle de tous les membres les uns aux autres, constituant une sorte de tissu dans lequel on se sanctifie les uns les autres et les uns par les autres. De fait, à ce moment-là, ce qui est l'élément décisif dans ce genre de vie monastique, cénobitique, c'est ce qu'on appelle au sens profond, large, la pauvreté, c'est-à-dire, la mise en commun des biens, le fait de ne pas avoir quoique ce soit à titre privé et personnel.

Mais, venons-en à la vie érémitique, la vie solitaire. C'est celle des premiers moines, de saint Antoine au désert, qui ont vécu alors la vie monastique, érémitique, au sens strict. Il vivait tout seuls, dans une cabane, au désert, sans personne autour de lui, sans personne avec qui partager sa vie. Ce qui est alors l'élément moteur, décisif de cette vie monastique, c'est ce qu'il faut appeler la virginité, la chasteté, c'est-à-dire le fait de se priver d'une certaine manière, de toute relation interpersonnelle, pour être uniquement consacré, orienté, tourné, vers Dieu seul. C'est la vie des ermites, c'est une vie rare, qui se retrouve par exemple, d'une manière adaptée, chez les chartreux.

La vie de la compagnie de Jésus, la vie des jésuites, si nous voulons bien la comprendre, est une vie de type monastique érémitique. Les jésuites ne vivent pas en communauté, comme les dominicains ou les franciscains. Ils vivent certes, ensemble, mais cette vie commune est traditionnellement chez eux, réduite au strict minimum, on prend ensemble ses repas, de temps une récréation, mais il n'est pas fondamental pour un jésuite de prier ensemble, de partager toute la vie. Le jésuite est au contraire quelqu'un qui est fait pour être capable de témoigner de l'absolu de Dieu dans n'importe quelle circonstance, même s'il est réduit à être seul. C'est pour cela qu'il y a eu beaucoup de grands missionnaires jésuites, comme saint François-Xavier, parce qu'ils partaient avec leur baluchon, seuls au monde pour aller évangéliser des peuples inconnus, des peuples jusque-là non atteint par l'annonce de l'évangile. Le jésuite doit être capable d'être pleinement lui-même, pleinement ministre et témoin de Jésus-Christ, où qu'il soit, dans quelque circonstance qu'il soit, et ne comptant que sur lui-même pour annoncer ainsi le mystère de Dieu. Seulement, l'exemple des moines primitifs tels que saint Antoine au désert, a manifesté que si quelqu'un vit tout seul, si quelqu'un est entièrement livré à la solitude en face de Dieu, il risque finalement d'être son propre guide, son propre chef, et de prendre ses désirs pour la volonté de Dieu et de transformer cette vie solitaire en une vie dont il est l'alpha et l'oméga et qu'il se fabrique lui-même. Les premiers moines ont souvent donné lieu ainsi à des fantaisies ou à des excès, ce qu'on a appelé des moines gyrovagues, c'est-à-dire qui s'en allaient de par le monde, tournant tout seuls, en étant leur propre maître.

Saint Ignace a bien compris ce danger, et c'est pourquoi la compagnie de Jésus, si elle est faite de ce qu'on peut appeler des ermites, c'est-à-dire des gens qui vivent seuls, ils ne sont pas livrés à eux-mêmes, ils sont au contraire structurés d'une façon extrêmement exigeante par leur relation à leur supérieur, retrouvant ainsi dans un tout autre contexte, ce que saint Benoît avait fait dans une abbaye : la relation au supérieur par l'obéissance. Mais ce qui chez les bénédictins était une obéissance pour assurer une sorte de vie commune harmonieuse et dans laquelle tous les rouages s'enchaînent les uns sur les autres, chez les jésuites, cette obéissance est la condition de la survie du jésuite parfois livré à lui-même. Précisément, il peut être totalement livré à lui-même parce qu'il est en dépendance continuelle, absolue, à l'égard de son supérieur. L'obéissance est le maître mot de la structure des jésuites, au point de vue religieux.

On appartient par sa sensibilité à une famille ou à une autre, cela dépend de la vocation de chacun. De même aussi, la vie laïque peut se développer dans des contextes différents, vous pouvez avoir une tendance plus communautaire, une tendance plus familiale, une tendance plus sociétaire, ou bien plus solitaire, chacun a une vocation différente. Il faut savoir en chaque manière de vivre, en chaque situation de vie placer Dieu à l'endroit exactement où Il doit être placé pour que cette vie s'organise harmonieusement autour de Lui et en fonction de Lui. Il faut que Dieu soit au point névralgique où se situent à la fois tous les dangers et aussi toutes les possibilités de rendre gloire à Dieu dans un style de vie qui est celui de votre vocation personnelle.

Chacun de nous, demandons-nous devant le Seigneur, comment assurer cette présence vivifiante, et d'une certaine manière prioritaire et structurante pour notre vie de Dieu au milieu de toutes nos occupations.

 

 

AMEN