EN ÉTAT DE VEILLE

Esd 7, 27-28 et Esd 8, 15-17 ; Lc 12, 32-48

(19 octobre 2002)

Homélie du Frère Yves HABERT

 

C

'est vraiment l'évangile de l'attente, de la veille, l'évangile qui nous ouvre un avenir, l'évangile qui nous fait guetter dans la nuit.

L'évangile qui nous ouvre un avenir. Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais j'ai l'impres­sion que beaucoup n'ont plus confiance dans l'avenir, parce qu'à Washington il faut se promener en faisant des pas de travers pour éviter les tireurs isolés, parce qu'on ne peut même plus aller danser à Bali, parce que la planète se réchauffe, parce qu'on ne sait pas si la croissance va être au rendez-vous. Beaucoup se disent : mais y a-t-il un avenir possible ? Un progrès est-il possible quand le progrès est synonyme de ca­tastrophe écologique ? C'est très grave de perdre cette confiance dans l'avenir. Pourquoi ? Parce qu'on risque de retourner dans une vision de l'histoire qui n'est plus orientée, qui n'est plus finalisée, qui n'est plus une trajectoire. Parce qu'on risque de reprendre des vi­sions de l'histoire qui sont comme fermées sur elle-mêmes, comme un serpent qui se mord la queue. On risque, comme l'avenir se bouche, on risque de repro­duire le même, de vouloir retourner dans le temps cyclique, dans tous ces mythes de l'éternel retour qui est mortifère, de vouloir absolument revenir en ar­rière, de vouloir refaire le chemin, d'avoir cette nos­talgie parce qu'on a peur de l'avenir. Alors que l'ave­nir s'ouvre.

C'est peut-être ce mythe de l'éternel retour qui a tellement marqué de nombreuses civilisations. C'est ce qui est dit dans l'évangile quand on voit ce servi­teur qui a arrêté de veiller et qui se met à battre sa famille, il n'est plus polarisé, il va se replier sur lui-même et il va finir en violence et en barbarie. C'est le grand service de la foi chrétienne d'avoir ainsi lancé toute l'histoire sur une trajectoire, d'avoir créé une race de veilleurs, des personnes qui attendent, qui sont profondément ouvertes à un avenir. C'est vraiment le génie de la foi chrétienne, d'avoir ouvert à un salut, un salut qui est à arriver, et qu'il faut attendre.

C'est vrai que ce salut, on l'a appelé progrès, le dix-huitième des lumières, a comme repris cette idée du salut pour en faire un progrès, peut-être parce que l'Église avait abandonné, que les chrétiens s'étaient repliés sur leur conscience individuelle, et perdu cette notion de progrès, cette notion d'avenir à attendre. Comme la nature a horreur du vide, ce sont les lumières qui ont repris cette grande figure du pro­grès, même si tout le dix-neuvième est traversé par tout le courant de l'évangélisation par les missions jusqu'au bout de la terre.

Aujourd'hui, le plus grand service que l'Église doit rendre, c'est de garder fidèlement cette trajec­toire. Si on réfléchit un petit peu, on va mobiliser touts nos énergies individuelles, l'énergie de nos so­ciétés, de l'Église, mais s'il y a quelque chose à atten­dre, si l'avenir n'est pas fermé, si jamais on ne repart pas sur le mythe de l'éternel retour, et c'est pour nous préserver de la barbarie, pour nous préserver d'un retour en arrière qui serait toujours préjudiciable. Nous sommes des hommes et des femmes de l'avenir, polarisés, qui croient en l'avenir, qui ont l'espérance au cœur, la "petite fille espérance" comme dit Péguy. Nous sommes comme accoutumés à une histoire qui va de l'avant La politique c'est le goût de l'avenir, disait Wéber. Je crois que c'est cela qui est derrière l'évangile.

Aujourd'hui nous fêtons les fiançailles d'Henri et Céline, et je crois que les fiancés dans l'Église sont ces hommes et ces femmes de l'attente. S'il y a des hommes et des femmes qui sont polarisés par quelque chose, ce sont les fiancés, puisqu'ils goûtent les noces. C'est pour cela que souvent, dans l'évangile, quand on parle de l'avenir, de l'espérance, on parle des noces, parce que cette institution des fiançailles dans l'Église c'est pour nous polariser vers cet avenir. L'avenir c'est comme une flèche, et j'ai en tête aussi ces petites figures des fiancés dans Peynet, il fait trois coups de crayons, et l'on voit deux amoureux. Et il y a souvent sur les arbres à côté des fiancés de Peynet, un cœur avec une flèche. Cette flèche, ce n'est pas l'amour qui se brise, mais l'amour qui et comme une trajectoire. Les fiancés, c'est cela, ces hommes ces femmes, qui nous polarisent, cette attente des noces, ces noces certaines que nous allons déjà célébrer dans cette eucharistie.

 

 

AMEN