UNE LUCIDITÉ QUI LIBÈRE

1 M 8, 17-27 ; Lc 19, 11-27

(29 octobre 2001)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

C

'est difficile quand on n'est pas sûr de soi de danser sur deux musiques. C'est une sorte de confrontation entre deux mondes, un monde intérieur, un monde extérieur, on a le sentiment que les choses viennent se fracasser les unes contre les autres et de ce chaos, rien ne semble sortir.

Il me semble que c'est aussi un peu ce que vit cet homme à qui l'on avait confié une mine, ne sa­chant pas trop ce qu'il valait lui-même, ou peut-être au contraire beaucoup trop lucide sur son incapacité, et qui en même temps devait suivre sur le journal le départ de son roi, de son maître, pour savoir anxieu­sement si celui-ci allait remporter une victoire politi­que. Alors, quand on n'est pas très sûr de soi, ou quand on est lucide sur soi-même et qu'on n'est pas trop sûr des autres et de son maître, il est assez facile de se dire : je ne vais pas tout laisser d'un coup, je vais plutôt m'arranger avec la situation, et essayer de gagner sur les deux tableaux. C'est bien souvent ce que nous essayons de faire nous-mêmes, entre hom­mes, dans notre société mais aussi dans notre relation avec Dieu. Vouloir gagner sur les deux tableaux, se dire : de toute façon, tu sais que je ne vaux pas grand-chose, mais je garde toujours une réserve dans ma poche que je saurai faire sortir au bon moment pour m'attirer tes grâces. Peut-être d'ailleurs pensait-il vé­ritablement faire plaisir à son maître quand celui-ci est revenu, en lui disant : tu vois, je ne t'ai peut-être pas fait gagner quelque chose, mais au moins avec moi, tu n'as rien perdu, pas de délit d'initié, pas de risques. C'est un principe très simple où l'on évite de perdre.

Je crois que justement, le problème de cette personne, repose sur la lucidité qu'il a sur lui-même. Souvent, notre lucidité sur ce que nous valons a ten­dance à nous enfermer, a tendance à nous amener vers un certain désespoir qui est, je crois véritablement la clé de lecture du péché contre l'Esprit. Un désespoir de nous dire que de toute manière, nous ne valons pas grand-chose et qu'il vaut mieux se laisser porter par les événements pour sortir après le lapin du chapeau.

Le Christ ici, au contraire explique que la lu­cidité n'a pas pour but d'enfermer mais au contraire peut devenir un principe de libération, car le reproche qu'il fait à cet homme n'est pas de ne pas avoir ramené dix mines, mais c'est de ne pas avoir compris que même s'il n'avait compris qu'il n'était pas capable de faire fructifier cette mine, il aurait dû tout simplement accepter la situation et en tirer la conclusion suivante : je vais la donner à quelqu'un d'autre. Ici la banque, pour nous peut être nos frères, peut être notre com­munauté, nos proches. Découvrir que si nous ne sommes pas capables de faire fructifier, nous sommes quand même capables de donner le peu que nous avons à des autres qui seront là pour nous aider, nous faire progresser et nous faire découvrir, comme la lecture classique de cette parabole nous le dit, nous faire découvrir nos propres talents, nos capacités, les dons que Dieu nous a donnés. A ce moment-là si nous nous laissons porter, nous pourrions bien être très surpris de nos capacités.

Quand j'ai lu cette parabole, j'ai pensé à beau­coup de jeunes que je connais, certains au séminaire, ou d'autres qui se posent des questions sur une voca­tion, ou sur un engagement dans le monde, et c'est un peu le discours de l'homme de la parabole : de toute façon, je ne suis pas tellement capable, alors je garde dans un mouchoir bien fermé, sous la pile de draps, et j'attends. Alors qu'en fait, le Christ nous dit que même si nous ne sommes pas capables, mais si nous avons confiance, il nous est possible de donner des fruits, il nous est possible de changer. Mais pour changer, il faut faire le pari, non pas tant pari d'accepter le regard des autres sur soi, sur ses propres défauts, et le pari de se laisser former par ses frères, par sa famille, par son mari, ses enfants, son épouse. Je crois alors que nous pourrons nous avancer non plus avec une seule mine enfermée dans un linge, un linceul de mort, mais nous pourrons nous avancer avec deux mines enveloppées précieusement dans une bannière qui est celle de la croix et de la résurrection du Christ.

 

 

AMEN