LE CHAMEAU ET LE RICHE

1 M 7, 39-50 ; Lc 18, 24-34

(26 octobre 2001)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

Q

ui s'attendrait à voir sur mode d'humour, un rabbi, Jésus, le Fils de Dieu, rapprocher d'une certaine manière, un notable, un homme riche que l'on peut considérer comme un homme opulent, bien assis, bien riche, et puis, cette histoire de cha­meau qui m'a toujours un peu chagriné et posé ques­tion : comment un chameau peut-il passer par le trou d'une aiguille ? Comment en fait, le chameau a plus de chance de passer dans le trou d'une aiguille ?

Frères et sœurs, je ne suis pas spécialiste en zoologie, mais je pense que quelques petites observa­tions liées à la vie du chameau pourraient nous aider à comprendre comment le chameau a plus de chance de passer par le trou d'une aiguille. En effet, si on com­pare un riche notable et un chameau, on pourrait pen­ser que le chameau a plus de mal que le riche notable. Cela dit, le chameau est un animal rapide, élégant, beau, le même mot désigne à la fois la beauté et l'animal. Et je crois que c'est un animal qui a compris que les bosses qu'il a sur le dos sont à son service. Ces bosses ne sont pas un fardeau à porter, lourd et encombrant, tenant chaud, mais au contraire, les bos­ses sont chez le chameau, ce qui lui permet de vivre. C'est en fait son propre capital qui lui permet de vivre, de résister dans le désert quand il n'y a plus d'herbe et de pouvoir parcourir des distances sans manger ni boire, en attendant de retrouver un autre endroit où il va pouvoir manger à nouveau et reconstituer ses for­ces. Le chameau est un animal intelligent, qui a com­pris que le capital qui lui était donné était à son ser­vice pour son épanouissement personnel. C'est tout le contraire de l'homme riche, c'est tout le contraire de nous, frères et sœurs, où bien souvent nous nous re­trouvons esclaves de nos propres richesses, de notre propre capital que nous amassons consciencieusement et qui nous empêche de parcourir les désert à la vi­tesse d'un chameau allant de pâturage en pâturage.

Je crois que fondamentalement, cette image du chameau avec les réserves qu'il a dans son propre corps, sont à même de nous faire comprendre la véri­table place des richesses pour l'homme. La richesse à ce moment-là n'est pas quelque chose de mauvais, mais la richesse est au service de l'homme et de son épanouissement, au service de son bien. Il n'a pas à en être esclave, il doit accepter quelquefois, pour prendre un terme économique et humoristique, il doit accepter de "dégraisser" ses propres richesses, passer parfois par des moments difficiles, accepter de laisser tomber des choses pour quelque chose de plus grand. Et cette chose beaucoup plus grande, ce n'est pas uniquement un pâturage, comme pour le chameau, c'est le Royaume de Dieu. Cette image bucolique des pâtu­rages, la Bible elle-même la reprend pour parler du Royaume de Dieu. Alors, peut-être que comme pour le chameau, il faut que nous soyons capables de met­tre un ordre dans les choses et de découvrir dans notre vie ce qui est le plus important. Est-ce de garder, d'accaparer, de tenir des biens, qui en fait nous para­lysent ? Ou sommes-nous capables de les mettre au service de la venue du Royaume ? Le riche n'a pas su faire, il cherchait à accaparer, d'ailleurs, il a tout un vocabulaire dans ce passage qui n'a pas été lu mais qui précède l'évangile que je viens de lire : Que faire pour avoir en héritage la vie éternelle ? Comment faire pour posséder cette vie éternelle ? Le Christ lui dit : si tu veux posséder, tu fais cela, tu ne tues pas, tu honores ton père et ta mère, etc ... puis Il lui dit : vends tout et tu auras une part dans le Royaume de Dieu et puis, suis-Moi. C'est là qu'il n'arrive pas à se débarrasser, c'est là qu'il se montre trop lourd, trop pesant, tenu par ses propres biens, paralysé et en même temps triste de ne pas pouvoir faire ce geste, et lui qui cherche le Royaume de Dieu, qui est prêt à tout donner pour l'acquérir ne voit pas que le Royaume de Dieu est devant lui, le Royaume de Dieu, c'est le Christ Lui-même, le Fils de Dieu fait chair. Cela lui passe sous le nez, car il est tout accaparé par autre chose, pas ses biens, par la capitalisation des bonnes actions, par ses richesses, il passe à côté du Royaume de Dieu.

Pourtant, ce Royaume de Dieu il nous est donné déjà dès maintenant, pas uniquement dans le futur, le Royaume de Dieu ce n'est pas quelque chose pour nous consoler en nous disant que cela va mal actuellement, mais que nous aurons nos récompenses plus tard. Le Royaume de Dieu a fait irruption à tra­vers le visage du Christ, le Royaume de Dieu fait bien souvent irruption dans notre vie, mais nous ne le voyons pas toujours se présenter à nous.

Frères et sœurs, il ne faudrait pas que cette image un peu bucolique et humoristique utilisée au sujet du chameau et des richesses nous fasse oublier que se laisser déposséder, se laisser dépouiller, deve­nir pauvre n'est pas un exercice facile. C'est difficile, de l'ordre de la souffrance, de l'acceptation de laisser ses mains ouvertes, laisser les choses aller, et c'est de l'ordre de la croix. Je crois que comme certains ani­maux, le chameau peuvent faire cette expérience de souffrance et de fatigue, de faim et de soif, nous-mê­mes nous pouvons la vivre à travers cette expérience de la croix, cette croix que nous portons si souvent sur notre dos, mais qui en même temps nous ouvre le Royaume de Dieu.

 

 

AMEN