ABSENCE ET PRÉSENCE DE DIEU

1 M 7, 33-38 ; Lc 18, 15-17

(25 octobre 2001)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

N

otre monde n'est-il qu'un arrangement très précaire, d'apparence ? Et le jour où un des éléments de ce monde comme le boulon d'une nouvelle de Buzzati (je ne sais pas si vous connaissez cette nouvelle, il y a un boulon qui saute dans un enchevêtrement de ferraille d'une vieille usine, et puis ce boulon entraîne l'effondrement de toute l'usine, poutrelle, après poutrelle, elles tombent par terre ...) est-ce que notre monde le jour où l'on aura enlevé le bouchon, comme aux bateaux dans la mer, il se dégonflera sur place et il tombera inutile à lui-même. Cette vision d'un monde si fragile comme suspendu par un doigt de Dieu, comme en son ab­sence d'ailleurs, le ciel éclate de l'absence de Dieu, et d'un coup, le signe du Fils de l'Homme éclairera d'un bout à l'autre de l'horizon, d'un bout à l'autre de l'his­toire du monde, remplira de monde qui s'est si bien fait à l'absence de Dieu, qu'en le remplissant, il le détruira. L'entrée de Dieu dans ce monde est une en­trée massive, violente, destructrice, comme une armée qui pénètre, envahit et ne laisse rien derrière elle. Cet homme qui est sur la terrasse n'a pas le temps de des­cendre, ces deux femmes qui dorment dans le même lit, l'une est prise, l'autre rejetée. On n'a pas le temps de réfléchir au moment où ce signe de Fils de l'Homme intervient.

Quand la présence de Dieu se fait massive, pesante, quand Dieu décide de faire cesser cette absence, Dieu ne nous habitue pas et ne le veut pas, à ce genre d'intervention. Il nous a habitué à quelque chose de beaucoup plus "soft". Il parle à Abraham, Il parle à un homme et suscite de cet homme une réponse, Il invente un dialogue avec des hommes qui après Abraham vont entretenir cette découverte d'un Dieu vivant, qui de fait cache mal ses fureurs, mais aussi va dévoiler progressivement, sa douceur, son attention du monde, son attention des hommes qui habitent ce monde. Dieu va aller jusqu'au bout de cette entrée si paisible dans le monde qu'Il va se cacher dans le ventre d'une femme, se cacher dans la chair humaine, Il va même se cacher sur une croix, car c'est devant tout le monde qu'on est le mieux ca­ché. Quand les enfants jouent à cache-cache, celui qui est le mieux caché, c'est celui qui s'est mis en évi­dence, dans une telle évidence qu'on ne le voit plus. Dieu ne Le voit plus quand Il est sur la croix, et lui non plus ne le voit plus.

C'est ce jeu d'absence et de présence, ce contraste entre l'incognito, la douceur, l'humilité de ce Dieu, comme un pain qui vient dans ce monde et l'in­tensité de cette violence du jour du Fils de l'Homme. Je n'ai pas de réponse à donner, c'est une méditation que je propose. En tout cas l'évangile tolère des cho­ses si contradictoires entre elles. Il n'y a même pas de place pour que l'homme et la femme saisis pas ce jour nouveau, jour terrible, puissent réfléchir. Il me semble que c'est déjà décidé d'avance. C'est sûr qu'il y a de la fulgurance, de l'immédiateté dans cette fin du monde.

Je pensais ce matin à cet homme qui a eu la chance ou la malchance, je n'en sais rien, dont l'entre­prise était dans le World Trade Center, et qui ce jour-là est allé accompagner ses enfants au moment même où les avions percutaient les tours, et qui a perdu sept cents employés, tous ses employés, il est le seul sur­vivant de son entreprise. J'ai lu une interview de lui dans un journal, je pense qu'il a vécu ce moment comme ce jour du Fils de l'Homme. Tout d'un coup !

Peut-être que c'est ce mot : tout d'un coup, qui peut nous aider aussi à méditer cette impatience de Dieu. On peut l'entendre sous différentes formes, sous différents registres. Le registre de l'évangile, de la proximité à travers la chair humaine, la chair du Fils de l'Homme, la chair du Christ et puis l'immédiateté et l'impatience de celui qui se retient pour intervenir, pour venir, pour définir, pour reprendre. Le déluge, qui est d'ailleurs cité dans l'évangile est une image forte de cette intervention envahissante et en même temps féconde.

Que cet évangile très puissant et un peu énigmatique, nous aide à comprendre à sa manière, ce qu'est Dieu. Il n'est pas fait pour nous rassurer, donc je ne vais pas rajouter des mots de consolation, rece­vons-les comme tel, comme une phrase, comme une Parole de Dieu, comme quelque chose qui nous révèle quelque chose de Lui et nous ouvre un chemin.

 

AMEN