LA RÉVOLUTION DE L'AMOUR

1 M 2, 1-14 ; Lc 9, 49-56

(9 octobre 2001)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

F

rères et sœurs, les deux textes que nous venons d'entendre nous situent dans deux périodes très différentes de l'histoire du salut, dans deux contextes tout à fait différents pour la Révélation.

Dans le livre des Maccabées, nous voyons le peuple de Dieu, les juifs en butte à l'opposition des grecs, qui cherchent à détruire les coutumes juives, comme nous le disions hier, et en quelque sorte, les juifs pieux et fidèles sont obligés de se retirer, Matta­thias et sa famille se retirent à Modîn, dans un petit village à l'écart, c'est une attitude repli sur soi pour se préserver de la persécution, de la haine de ceux qui sont étrangers à la révélation et à la Loi. C'est dans le deuil, les larmes, en déchirant leurs vêtements, que les juifs vivent cette hostilité. Ils sont obligés de se re­plier sur leur propre identité pour la sauver devant la menace de dissolution de ce qu'ils sont, le peuple de Dieu, dans le paganisme ambiant. Cette attitude sera celle du peuple juif un peu tout au long de l'Ancien Testament. Il y a comme une sorte de priorité à assu­rer, c'est cette identité du peuple de Dieu, cette parti­cularité, cette spécificité. Pour cela, ou bien à certains moments ce seront des conquêtes, voire la destruction des peuples qui s'opposent à eux, à d'autres moments, comme celui que nous venons de lire, ce sera le repli devant l'hostilité et la persécution.

Cette attitude de l'affirmation prioritaire de l'identité, dans l'évangile, c'est celle que manifestent Jean et son frère Jacques, en deux épisodes successifs qui nous sont rapportés tour à tour par saint Luc. Soit dit entre parenthèses, Jean qui sera l'évangéliste de l'amour, de l'ouverture au prochain, se montre là sous un jour bien différent qui correspond sans doute à ce surnom que nous dit saint Marc, Jésus leur avait donné : Boanergès, fils du tonnerre ! Jean et Jacques sont prêts à interdire à un homme qui ne les suit pas de parler au nom de Jésus pour chasser les démons, ils veulent l'empêcher parce qu'il ne fait pas partie du groupe des fidèles, des disciples de Jésus. Et ensuite, quand un village de samaritains en raison de son hos­tilité aux juifs, querelle intestine entre juifs qui re­monte au temps de l'exil, quand ce bourg de samari­tains refuse de recevoir Jésus et ses compagnons, devant cette hostilité déclarée, Jean voudrait faire tomber le feu du ciel pour faire disparaître les enne­mis et les opposants. C'est toujours cette attitude que nous avons souvent trouvé dans l'Ancien Testament, de violence, de refus, de rejet de tout ce qui n'est pas sanctifié.

Or précisément, dans ces deux petits passages de l'évangile, Jésus inaugure une attitude radicalement nouvelle. D'une part, Jésus va affirmer que cet homme qui ne les suit pas, qui ne fait pas partie du groupe des disciples, nous dirions aujourd'hui qui ne fait pas partie de l'Église, qui est en-dehors du peuple de Dieu, cet homme qui cependant accomplit des guérisons au nom de Jésus, cet homme il faut le lais­ser agir. Car Jésus ne dit pas : ceux qui ne sont pas avec vous sont contre vous, mais Il dit au contraire : "Qui n'est pas contre vous est pour vous !" Autrement dit, Jésus affirme qu'il y a en-dehors du groupe des disciples, en-dehors de ceux qui le suivent, en-dehors de l'Église, il y a des gens qui sont déjà secrètement travaillés par la grâce, par la présence de Dieu et qui peuvent déjà agir valablement, légitimement au nom de Jésus, même s'ils n'ont pas totalement adhéré à la fois, même s'ils ne sont pas entrés entièrement dans la communion des disciples. C'est une révolution : Jésus affirme que ce qui est premier, ce n'est plus l'identité avérée, formelle, ce n'est plus l'appartenance à un groupe, à un peuple, à une communion, à une Eglise, ce qui est fondamental, c'est l'orientation du cœur plus ou moins consciente et partielle, mais déjà vraie, en tout cas qu'Il reconnaît comme telle, l'orientation du cœur vers Dieu même de ceux du dehors. Et dans le deuxième épisode, Jésus va encore plus loin. Devant l'hostilité déclarée cette fois des samaritains contre le groupe de ceux qui l'accompagnent parce qu'ils vont à Jérusalem, donc ils s'affirment juifs, devant cette hos­tilité déclare, Jésus refuse de recourir aux représailles, à un prodige de force et de violence, ce feu du ciel dont parlent Jean et Jacques, et Il préfère aller dans un autre bourg aller ailleurs et laisser ceux qui se décla­rent ses ennemis, dans leur erreur certes, mais aussi dans la légitimité de leur attitude si elle est sincère. Ainsi donc, Jésus refuse d'exclure quiconque et Il refuse de réagir et de punir contre ceux-là même qui se déclarent contre vous. Il y a là une véritable révo­lution par rapport à l'attitude de l'Ancien Testament, une révolution qui est celle du primat de l'amour, de la foi en l'amour comme étant plus fort que toute divi­sion, que toute hostilité, que toute non-appartenance ou différence. Par-delà ce qui semblerait établir des frontières, des barrières, Jésus ne veut connaître que le respect, l'amour, l'ouverture à l'autre, quel qu'il soit, même s'il est différent et hostile. Attitude difficile et périlleuse, car comment garder la force de son identité si on reconnaît comme orienté vers Dieu même ceux qui ne font pas partie du chemin que le Christ est en train de tracer, attitude dangereuse, car comment pré­server sa vie si on ne répond pas à la jalousie, à l'hos­tilité, à la persécution, par des actes similaires, atti­tude difficile et périlleuse, mais c'est celle de l'évan­gile.

L'évangile nous introduit donc dans une logi­que tout à fait nouvelle qui n'est pas de l'ordre de ce monde, qui n'est pas d'ordre humain. Humainement parlant, tout cela est extrêmement difficile et dange­reux. Mais si on croit que l'amour seul est une vraie valeur, si on croit que c'est la seule arme dont on dis­pose vis-à-vis de ceux qui sont en-dehors de vous, qui sont même contre vous, si on croit vraiment, à la force et à la puissance de l'amour, plus fort que le péché et la haine, plus fort même que la mort, et c'est pour cela que Jésus ressuscitera, si l'on croit à l'amour alors cette logique, même si elle est difficile, s'impose à nous.

Réfléchissons en pensant à notre propre vie, à la manière dont nous comprenons l'évangile et dont nous le vivons avec les autres.

 

 

AMEN