CONFIDENTIALITÉ DU PARDON

Jb 42, 1-6 ; Lc 15, 1-10

(25 octobre 2000)

Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

I

l y a des passages de l'évangile qui n'ont plus beaucoup d'échos dans notre vie à l'heure ac­tuelle. C'est un des points que nous avons en­tendu qui est commun aux trois paraboles de la misé­ricorde de Luc, nous n'avons lu que les deux premiè­res, la plus connue étant celle qui suit, c'est l'enfant prodigue, aujourd'hui, celles de la drachme perdue et de la brebis perdue nous sont proposées dans cette célébration.

Je dis qu'elles n'ont pas forcément d'écho au­jourd'hui parce qu'elles ont un point commun : dans un cas comme dans l'autre, c'est vrai aussi pour le fils prodigue, il y a un acte qui est fait par le berger qui a perdu sa brebis et par la femme qui a perdu sa drachme, c'est de rassembler amis et voisins une fois qu'ils ont retrouvé leur bien. Il y a un caractère col­lectif et communautaire souligné par ces deux scènes. C'est peut-être là le vrai reproche que les pharisiens font à Jésus. En effet, l'évangile qui suit commence en disant : "Il y avait de nombreux pécheurs qui venaient vers Jésus, ils étaient tous là assis, et les pharisiens disent qu'Il leur fait bon accueil et mange avec eux". Ce que les pharisiens reprochent à Jésus, c'est le ca­ractère public et communautaire de ses actes. S'il l'avait fait en catimini, s'il avait pardonné discrète­ment, s'il s'était contenté de respecter la forme et de na pas ainsi troubler l'ordre public, peut-être que cela serait passé mieux. Mais pourquoi autant de monde pécheur vient-il près de Lui ? C'est là où le bât blesse. Ces évangiles n'ont plus forcément beaucoup d'écho pour nous aujourd'hui. Pourquoi ? Sans doute parce que dans une société individuelle comme la nôtre, nous avons de plus en plus de mal à comprendre et à saisir que ce que nous faisons, peut toucher l'autre et avoir un rapport avec lui et peut l'intéresser. Ce qui est vrai de notre société est vrai aussi pour ce que nous vivons dans l'ordre de la foi. Même si cela avait disparu de la liturgie de la réconciliation et de la pé­nitence, parce que ce sacrement était vécu secrète­ment dans un placard avec un prêtre si possible qui ne pouvait pas voir qui vous étiez, gardant ainsi toute discrétion et non publicité à celui qui se réconciliait, il n'empêche que l'Église a toujours tenu que lorsqu'on péchait contre Dieu et contre les autres, et que notre réconciliation intéresse toute la communauté des chrétiens. A l'origine même, non pas la confession du péché était publique, mais le fait qu'on se déclare pé­cheur et qu'on soit réconcilié, avait un caractère pu­blic et communautaire.

Il faudrait reconsidérer cette question. Qui in­vite ses voisins et ses amis, une fois réconciliés ? Qui fait la fête avec les uns et les autres une fois pardonné ? Pourtant, c'est l'enseignement de Jésus. Il suffirait de voir comment nous nous comportons dans les as­semblées chrétiennes. Par exemple, quand je regarde notre assemblée, je me pose la question : fait-elle corps ? Oui et non ! Oui car vous vous connaissez, mais non parce que vous êtes dispersés tout au long de l'église, or, avant, quand il n'y avait pas de chaises dans l'église, la communauté des chrétiens se rassem­blait d'abord autour du lieu de la Parole, et ensuite autour de l'autel, on signifiait ce qu'on était : le Corps du Christ, un corps communautaire, ce qui est vrai pour l'Eucharistie est encore plus vrai pour les offices.

Ce qui est important, c'est ce que disait Ter­tullien au troisième siècle : "Quand on est chrétien, on est chrétien, mais jamais tout seul". Cela veut dire que lorsqu'on est sauvé, ce n'est pas pour nous tout seul, il intéresse tous ceux qui acceptent ce salut et qui sont re-nés de l'eau et de l'Esprit par le baptême.

Quand on reproche à toutes nos communautés d'être si tristes, qu'on a l'impression d'être un peu isolés, mis à l'écart, c'est parce qu'on a oublié ce caractère public et communautaire du Salut. Ce qu'on reprochait à Jésus, il ne faudrait pas qu'à l'inverse, on nous le reproche, à son Eglise, d'avoir constitué des individualités religieuses qui pensent qu'une fois qu'ils ont eu leur réconciliation, leur messe ou autre chose sainte, ils ont enfin été sauvés. C'est faux !

Nous serons tous ressuscités ensemble, et ce sera peut-être là notre purgatoire, parce que nous aurons du mal, mais si nous l'expérimentons déjà aujourd'hui, nous y puiserons notre grande joie.

 

 

AMEN