RECEVOIR DE DIEU NOTRE IDENTITÉ PERDUE
Ap 6, 1-8 ; Lc 13, 22-35
(13 novembre 1995)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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n vérité, je ne sais qui vous êtes". Frères et sœurs, je ne connais pas de parole plus terrible que celle-là dans la bouche du Christ ni de parole plus modèle que celle-là. On dirait qu'elle a été écrite pour notre vingtième siècle. C'est terrible que Dieu qui est notre Créateur, qui nous a façonnés de ses mains, puisse nous dire : "Je ne sais qui vous êtes". Quel mystérieux processus de transformation, quelle manière de devenir progressivement étrangers à nous-même, à la création, à Dieu, a bien pu se produire pour que le jour où nous nous retrouvons devant Dieu, il en vienne à nous dire : "Je ne sais pas qui vous êtes".
Il n'y a qu'à regarder autour de nous, nous voyons jour après jour s'accomplir cette espèce de processus par lequel l'homme devient tantôt étranger à lui-même, tantôt coupé de ses racines, tantôt étranger à son monde, étranger même à toute racine religieuse.
"Je ne sais pas d'où vous êtes". Mais c'est ce que vivent un nombre incalculable de gens aujourd'hui ! Quand on dit de quelqu'un qu'il est "paumé", c'est qu'il a perdu tout point de référence. Quand on voit l'efflorescence de ces mouvements religieux qui proposent de vivre dans une espèce d'ailleurs intellectuel, doctrinal, ou plutôt doctrinaire, de vivre dans un espèce de déracinement permanent qui confine au lavage de cerveau, c'est bien la question : "je ne sais pas d'où vous êtes". Il en va de même quand on voit les populations de nos villes d'aujourd'hui où, semble-t-il, toute l'architecture vise à ne plus avoir de racines: qui voudrait avoir des racines dans le bâtiment de l'Arche qui est près de la gare des cars ? Personne ne voudrait avoir cela comme racines. On réalise à ce moment-là à quel point nous-mêmes aujourd'hui nous sommes pour ainsi dire frappés de plein fouet par la parole du Christ. Dans notre propre itinéraire de foi, combien souvent avons-nous eu tendance à considérer la foi comme une espèce de manière d'être absent, de ne pas être dans le monde où nous sommes appelés à vivre, de ne pas être aux autres, de ne pas être proches, de ne pas reconnaître cet enracinement humain qui constitue la base et le terreau de toute notre existence de croyants ?
Par combien de reniements, d'oublis, sommes-nous passés ? "Je ne sais pas d'où vous êtes". Et pourtant il y a un jour où il faudra bien que nous sachions d'où nous sommes, c'est précisément celui que décrit cette Parabole de l'Evangile, au moment où nous arrivons devant la porte étroite, au moment où nous arrivons devant la salle des Noces. Curieusement ce moment est celui qui passe habituellement pour le moment du déracinement ultime, celui de la mort. Et ce jour-là peut-être que nous serons devant Dieu en ne sachant pas nous-mêmes qui nous sommes, mais si nous avons l'humilité de cœur, la simplicité de nous en remettre à Lui, peut-être à ce moment-là aurons-nous suffisamment d'obéissance, sans nous prévaloir de ce que nous aurons mangé et bu avec Lui, pour Lui dire simplement : "Seigneur, peut-être que nous, nous ne savons pas d'où nous sommes, mais une chose est sûre : nous Te faisons confiance parce que Toi, Tu dois savoir où nous devons être". Et c'est cela au fond l'entrée dans le Royaume de Dieu, c'est le moment où chacun d'entre nous, égaré, perdu, déraciné, nous arrivons devant le Christ, et au lieu de nous prévaloir de je ne sais quelle supériorité ou de je ne sais quel pouvoir pour Lui demander quelque chose, nous Lui demanderons simplement à ce moment-là qu'II nous donne notre place dans l'Infini de son Amour.
AMEN