DIEU EST MAGNANIME
Ap 11, 1-12 ; Lc 19, 11-27
(5 novembre 1994)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
|
C |
ette parabole des mines qui est un peu semblable à celle que nous rapporte saint Matthieu qui parle de talents n'est pas parfaitement cohérente. Dans les deux cas, il est question de valeurs monétaires de l'époque et nous traduisons cela par une somme d'argent assez importante.
Dans le texte de ce jour il y a interférence de deux paraboles, celle de ce roi que ses concitoyens n'aiment pas, qui envoie à sa suite une ambassade pour qu'on ne lui donne pas la royauté et qui revient pour les faire égorger, ce qui n'a rien à voir avec le reste de la parabole, et puis celle des serviteurs à qui a été confiée une certaine somme d'argent. Celle-là aussi n'est pas tout à fait cohérente avec celle de saint Luc car il s'agit au début de dix serviteurs et au retour il n'en reste plus que trois, comme dans la parabole correspondante de saint Matthieu.
Toujours est-il que la signification profonde reste la même : les dons de Dieu qui nous sont remis, nous sont donnés pour que nous les fassions fructifier et nous n'avons pas le droit de les laisser sous le boisseau, de les laisser infructueux, qu'il s'agisse de dons naturels ou surnaturels, qu'il s'agisse des dons de la grâce aussi bien que des dons humains que nous avons reçus. Et ce serait une fausse humilité, ce ne serait pas de l'humilité du tout mais tout simplement de l'ingratitude que de négliger ces dons que Dieu nous a faits. Nous devons les reconnaître, les faire valoir et faire en sorte qu'ils vaillent non seulement pour nous mais aussi pour l'ensemble de la communauté humaine dont nous faisons partie. Nous n'avons aucun droit à laisser en jachère tout ce que Dieu nous a donné. Quels que soient les dons que Dieu nous a faits, nous devons d'abord savoir les reconnaître, ce n'est pas de l'orgueil ni de la vanité, les reconnaître, les mettre en œuvre, leur faire produire du fruit et faire en sorte que ce fruit ne revienne pas simplement sur nous, mais aussi sur tous nos frères. C'est cela le sens des paroles de Jésus.
Je voudrais m'arrêter simplement à deux petits traits qui sont propres à saint Luc et qui peuvent nous surprendre. Le premier c'est que le roi, le personnage influent qui doit devenir roi est décrit comme quelqu'un de dur qui "moissonne là ou il n'a pas semé et qui prend ce qu'il n'a pas donné". Comment ce personnage dur et qui est injuste puisqu'il réclame quelque chose qui n'est pas son dû, comment ce personnage peut-il représenter Dieu ? Car à travers la parabole il est bien clair que c'est Dieu qui donne et que c'est Dieu qui redemande le résultat des dons. Pourquoi Dieu est-il représenté comme ce personnage ? C'est assez difficile de comprendre exactement la pensée de Jésus telle que nous la transmet saint Luc à travers ces paroles. Je crois qu'il faut y voir un appel de Dieu à l'initiative humaine, à une sorte de respect profond de notre liberté et une demande que Dieu adresse à l'homme d'être non seulement un exécutant, non un esclave, mais d'être quelqu'un qui participe, à part entière, à la gestion de l'univers. Dieu ne nous demande pas seulement de faire fructifier ce qu'Il nous donne, mais Il nous demande aussi de mettre en œuvre toutes nos capacités créatrices, toutes nos capacités intérieures originales, toute notre personnalité, afin que non seulement nous lui rendions ce qu'Il nous a donné, mais que nous soyons capables de créer du neuf, de fabriquer quelque chose qui n'était pas au point de départ dans le potentiel naturel qui nous a été confié, que nous soyons capables d'apporter "un plus" à l'œuvre initiale. Cela veut dire que Dieu ne nous considère pas comme des gestionnaires mais comme des collaborateurs à part entière, des collaborateurs capables d'apporter quelque chose à la création de Dieu. Nous avons parfois tendance à considérer que Dieu a tout prévu, tout organisé d'avance et que, de toute façon, avec un certain fatalisme, nous n'ajouterons pas grand-chose de notre cru parce que nous ne sommes que des fourmis et des insectes par rapport à l'immensité de Dieu. Mais Dieu ne nous considère pas de cette manière-là. Dieu pense qu'Il peut nous demander quelque chose qu'Il ne nous a pas donné ? Il peut nous réclamer un surcroît de vie, de grandeur, de beauté, d'intelligence, parce que nous sommes doués par Dieu d'une capacité d'innovation, d'une capacité de créativité. Et je crois que c'est important parce qu'à travers cette image un peu ambiguë de cet homme qui réclame ce qu'il n'a pas donné, au fond c'est toute l'estime que Dieu a pour l'homme, pour l'homme capable d'apporter quelque chose qui vient de lui, c'est cette estime de Dieu qui nous est dite à travers cette parabole. Donc ne nous considérons pas simplement comme participants à une œuvre qui nous dépasse, même si c'est vrai, mais comme capables aussi d'apporter à cette œuvre qui nous dépasse quelque chose qui sort de nous, quelque chose d'unique que nous sommes appelés à donner à l'œuvre de Dieu et que ni Dieu ni les autres ne feront à notre place.
Et l'autre passage qui présente une petite difficulté, c'est ce qui se passe quand revient le serviteur mauvais, celui qui n'a pas su faire fructifier le don e Dieu, qui l'a laissé en jachère, qui l'a laissé pourrir. On lui prend ce qu'il avait reçu et on le donne à celui qui avait déjà dix mines. A juste titre, ceux qui assistent à la scène disent : "Mais il a déjà dix mines!" Mais Jésus répond : "A tout homme qui a, on donnera, à celui qui n'a pas on enlèvera même ce qu'il a." Si c'était là une gestion économique ou à plus forte raison une gestion de la charité, ce serait catastrophique. Nous aboutirions alors à une inégalité de plus en plus scandaleuse. Que veut dire Jésus ? Pourquoi donne-t-on à celui qui a ? Je crois qu'il faut transposer ces termes d'avoir liés au récit de la parabole en ternes d'être. C'est celui qui "est" déjà, celui qui accepte d'exister pleinement, d'être vraiment lui-même, c'est celui qui essaie de réaliser en lui ce à quoi il est appelé, de donner la plénitude de sa vie, c'est celui-là qui recevra la plénitude du bonheur de Dieu. Autrement dit, si nous laissons notre être s'étioler, et c'est cela le péché, c'est de nier l'être que nous sommes, de nier la valeur que Dieu nous a donnée, c'est de ne pas nous considérer comme une part valable de la création de Dieu, c'est cette espèce de mépris de nous-même qui est un péché subtil mais très profond et qui se cache sous des apparences de fausse humilité ou de modestie mais qui est en réalité une ingratitude devant le don que Dieu nous fait, si nous laissons notre être s'étioler c'est nous priver du bonheur. En effet, Dieu aime "les hommes debout". Dieu n'aime pas les êtres rampants qui se prennent pour des rebuts. Dieu aime l'homme qui connaît sa noblesse, qui est reconnaissant à Dieu de la noblesse que Dieu lui a donnée, qui sait qu'il existe et qui rend grâces pour cette existence, qui fait fructifier cette existence et lui donne son épanouissement, qui veut aller jusqu'au bout de ce don que Dieu lui a fait. "Celui qui a " c'est celui qui accepte ce que Dieu lui donne d'être, c'est celui qui sait reconnaître la grandeur du don de Dieu. Celui-là qui accepte d'exister pleinement ira jusqu'au bout de cette existence et il recevra comme un surcroît d'existence éternelle la vie éternelle. Tandis que celui qui se méprise, celui qui s'ignore, celui qui se néglige, celui qui finalement ne reconnaît pas en lui-même le don de Dieu, pèche gravement contre la miséricorde et contre l'amour créateur de Dieu. Et en réalité celui-là se prive de l'épanouissement décisif final que Dieu veut lui donner.
Que ces petites notations nous invitent à ce que j'appellerais la magnanimité c'est-à-dire une vertu de la grandeur humaine. Nous ne devons pas négliger les dons de Dieu, nous ne devons pas négliger ce don de Dieu par excellence que nous sommes nous-même. Nous ne devons pas mépriser ce que Dieu a voulu que nous soyons. Nous devons accepter la grandeur du dessein de Dieu sur nous. Nous devons essayer d'adhérer à cette grandeur, à cette exigence de Dieu. Dieu nous appelle à être grands puisqu'Il nous appelle à être Dieu, à participer à sa propre divinité. Alors ne soyons pas mesquins, ne soyons pas médiocres, ne nous complaisons pas dans une sorte de repliement frileux. Soyons magnanimes c'est-à-dire acceptons la grandeur de Dieu et la grandeur de ce que Dieu nous donne d'être et essayons d'adhérer pleinement à ce dessein de Dieu sur nous car Dieu a de grandes idées sur nous.
AMEN