INVITÉS AU REPAS DU SEIGNEUR

Ap 2, 1-7 ; Lc 14, 15-24

(22 octobre 1994)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

C

omme l'indique la réflexion du convive qui est à l'origine de cette parabole, "Heureux celui qui prendra son repas dans le Royaume de Dieu !", le sens premier de ce texte c'est de dési­gner la béatitude du Royaume, la vie éternelle avec Dieu sous l'image d'un repas, d'un repas de fête. Et les premiers invités, c'est-à-dire le peuple élu, le peuple juif, se dérobent à l'invitation parce qu'ils ont cherché autre chose que le visage de Dieu et ils ont accordé une importance plus grande à l'observance de la Loi qu'à la recherche de Dieu Lui-même. C'est pourquoi, à leur place, sont appelés ces boiteux, ces pauvres et ces aveugles que sont les païens, que sont les nations païennes c'est-à-dire nous. Et, bien entendu, comme toutes les fois où Jésus s'adresse aux juifs pour leur reprocher leur manque de ferveur et leur dire que les païens vont être appelés à leur place, nous pouvons faire nôtres et appliquer à notre situation ces paroles de Jésus.

Nous aussi, nous avons été appelés, nous aussi nous sommes des privilégiés choisis par Dieu, mais peut-être faisons-nous passer autre chose avant la recherche primordiale du visage de Dieu. Et peut-être que nous aussi nous serons dépossédés de ce Royaume au profit des pauvres, des pécheurs, des gens que nous méprisons, des gens qui ne font pas partie, apparemment, de l'Église, mais qui peut-être sont plus sensibles que nous à cet appel de la miséri­corde de Dieu.

Cependant l'image même du repas telle qu'elle est utilisée traditionnellement pour parler du Royaume, du banquet messianique, de cette fête éter­nelle de la béatitude, cette image du repas nous invite à comprendre que l'eucharistie que nous sommes en train de célébrer, ce "repas du Seigneur", cette der­nière Cène renouvelée chaque jour, est le commen­cement de la béatitude. Et cette parabole, même si c'est d'une façon seconde et indirecte, s'applique aussi à l'eucharistie.

L'eucharistie, repas de l'Église. Nous sommes les invités, aujourd'hui en tout cas nous avons ré­pondu apparemment à l'invitation, nous avons ré­pondu au moins matériellement puisque nous sommes ici. Avons-nous répondu avec le fond de notre cœur ? C'est un mystère entre Dieu et nous et c'est à chacun d'entre nous à regarder au fond de son cœur. Mais ce qui est important c'est de comprendre que Jésus invite à son eucharistie, invite à ce repas de fête, invite à ce repas qui est le commencement de la béatitude et de la vie éternelle. Il invite aussi les pauvres, les estropiés, les aveugles, les boiteux c'est-à-dire non seulement les païens mais tous les hommes et en particulier les homme pécheurs.

Nous avons peut-être l'habitude de penser que pour nous approcher de l'eucharistie il faut être un saint, il faut être sans péché. Certes l'Église nous de­mande, avant de venir communier, de demander par­don au Seigneur pour nos fautes. C'est ce que nous faisons au début de l'eucharistie et si ces fautes sont trop lourdes, il nous est recommandé de nous confes­ser auparavant. Pourtant les paroles de Jésus sont là : "Va par les places et les rues de la ville, introduis ici les pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux !" Alors peut-être faut-il comprendre que même si nous demandons pardon, même si nous nous sommes confessés, même si nous avons mis notre cœur au rythme de Dieu, nous ne sommes pas pour autant en règle. Je crois qu'il y a une façon de concevoir l'état de notre cœur, l'état de notre âme qui est assez falla­cieuse, comme si le fait de confesser nos péchés nous donnait une sorte de parfaite pureté et nous délivrait de toute trace de nos fautes.

Je crois qu'il faut que nous soyons conscients que le sacrement de réconciliation, comme son nom l'indique, nous réconcilie avec Dieu, nous met en paix avec le Seigneur, mais nous sommes des pécheurs pardonnés, nous restons pécheurs. Le péché marque profondément notre cœur et notre vie et ne disparaît pas avec l'absolution comme si nous retrouvions une sorte d'innocence comme celle d'un enfant. On a parfois utilisé des images dans une prédication un peu facile qui sont des images trompeuses. Il n'y a pas tout noir ou tout blanc. Le sacrement de réconciliation n'est pas une lessive d'où les linges sortent immaculés. Il n'y a pas d'un côté les pécheurs qui seraient nécessairement endurcis et de l'autre les bons chrétiens, nous par exemple, qui seraient véritablement en état de grâce, comme si la grâce était un état. Mais il y a des hom­mes qui sont profondément tentés par le péché, qui sont appelés par toutes les passions, toutes les tenta­tions du monde et qui succombent et qui sont blessés dans leur esprit comme dans leur cœur et dans leur chair par ce péché qui les marque, qui laisse des tra­ces en eux. Il y a donc des hommes pécheurs qui ont en eux cette connivence avec le mal et puis il y a l'ap­pel que nous adressons à la grâce de Dieu, il y a ce mouvement par lequel nous nous tournons pour sup­plier Dieu de venir répandre sa miséricorde, son par­don en notre cœur, pardon qui nous réconcilie avec Lui et qui enlève à notre péché la pointe de malice, qui enlève cette rupture que le péché établit entre Dieu et nous, mais qui ne nous rend pas pour autant totalement innocents. Et même la sainteté dont nous sommes bien loin n'est pas l'absence de toute trace de péché. Combien de saints ont été des pécheurs avant de retourner leur cœur vers Dieu ! Combien de fois ont-ils dû reprendre ce mouvement de retournement du cœur, de conversion ! Combien de fois a-t-il fallu que, du fond de l'abîme, ils appellent la grâce de Dieu pour qu'elle vienne à leur secours ! Et si nous croyons venir à l'eucharistie les mains pures, nous sommes dans l'illusion. Nous venons comme des pauvres, comme des pécheurs, comme des boiteux, des aveu­gles et des estropiés et c'est comme tels que nous ve­nons, mais en suppliant la grâce de Dieu, en nous humiliant devant la grâce de Dieu, en demandant la miséricorde infinie du Seigneur.

Alors, pécheurs pardonnés, mais pécheurs en­core boitillant, claudicants, pécheurs encore myopes dont les yeux ne sont pas totalement ouverts à la lu­mière, nous venons à tâtons, nous venons mendier cette grâce, un surcroît de grâce, un surcroît de misé­ricorde. C'est dans cet esprit que nous devons nous approcher du repas du Seigneur et lui demander, non pas de nous en rendre dignes car cela n'a pas de sens, mais de bien vouloir, comme Il le désire profondé­ment, se faire petit pour se mettre à notre portée et venir nous chercher là ou nous sommes.

 

 

AMEN