PRENDRE SA PLACE OU LA RECEVOIR ?

Ml 3, 22-24; Lc 14, 7-14

(23 octobre 1993)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

C

ette affaire de "place des invités" n'est pas simplement une question de protocole ou le fait d'une simple prudence ou méfiance pour ne pas avoir à subir des revers publics parce qu'on a essayé de prendre la première place au banquet. Ce problèmes des invités est une question beaucoup plus profonde. Que veut dire "inviter" et "être invité".

Quand un homme invite, dans le monde sé­mitique, cela veut dire que l'espace familial dans le­quel il vit habituellement s'ouvre à un certain nombre d'hôtes, d'amis qui y répondent. Par conséquent l'in­vitation c'est une sorte de mise à disposition de la convivialité, de l'espace privé de la maison à un cer­tain nombre de gens qui précisément reçoivent l'appel à venir partager la joie, la communion, la fête. Par conséquent il est très important que le jeu de l'invita­tion se fasse jusqu'au bout, que les invités ne profitent pas de cette offre d'entrer dans la maison de celui qui les accueille pour y prendre leur place et y faire leur place à leur gré. En réalité, le fait d'être invité ne si­gnifie pas une prise de possession. Le fait d'être invité ne signifie pas que désormais chacun des invités va gérer cette possibilité qui lui est offerte de s'asseoir à la table. Il faut que l'invitation se fasse jusqu'au bout. On ne prend pas sa place avant que le maître de mai­son l'ait véritablement donnée, offerte, que, d'une certaine manière le maître de maison ait été aussi le maître de l'agencement de la communion des invités. C'est sans doute là l'erreur de ceux qui se précipitent sur les divans des premières places. En réalité ils n'ont pas compris qu'ils étaient invités. Ils n'ont pas com­pris que c'était par pure grâce de la part du maître de maison qu'ils pouvaient entrer, avoir accès à cet es­pace privé qui est le lieu même de la fête qu'il ouvre à ceux qu'il considère comme ses amis. Autrement dit, ils ont trahi le sens de l'amitié qui fondait l'invitation. Il n'y a aucun droit à "une place déterminée" lorsque les hommes sont invités à la table de Dieu. Il n'y a pas de prérogative, il n'y a pas de mérite qui ferait valoir des fauteuils d'orchestre et non pas des loges de pou­lailler. Il n'y a qu'une offre fondamentale de la part du maître de maison pour dire : "Venez dans ma maison !" mais, après par le fait même d'entrer et de répondre à l'invitation, on est à la merci du maître de maison qui, lui-même, vous fonde dans la communion de tous les invités et de tous ses amis.

C'est-à-dire que le principe d'unité, c'est le Maître et que ce ne sont pas les gens invités qui vont jouer des coudes pour essayer de trouver les meilleures places au buffet. Les amis et les invités acceptent à ce moment-là, parce qu'ils ne sont pas chez eux, d'être, non pas remis à leur place car c'est la solution d'extrême nécessité à laquelle est obligé de recourir le maître de la maison lorsque les invités ont été impolis, mais chacun reçoit sa place dans la communion des amis du maître de maison.

C'est la raison pour laquelle la deuxième pe­tite parabole s'enchaîne si rigoureusement avec la première. Le Christ dit : "Quand tu invites, invite ceux qui ne peuvent pas "rendre" la pareille." Non pas simplement pour montrer que tu es plus généreux que d'autres, mais pour montrer véritablement le sens de l'invitation. Le sens de l'invitation, cela veut tellement dire que c'est le maître lui-même qui devient le por­teur de la communion, de la relation entre tous les hommes, qu'il faut que cette relation et cette invitation soit la plus gratuite et la plus généreuse possible pour montrer que le principe d'unité, de communion entre tous les invités vient vraiment du maître et du maître seul, que ce n'est même pas conditionné par le désir de se voir, un jour, "renvoyer l'ascenseur".

C'est exactement le principe de la table eucha­ristique. Aucun d'entre nous n'a plus droit qu'un autre à l'eucharistie. Et vous savez, à certains moments, à quel point il y a eu des ambiguïtés sur le fait de se croire digne de l'eucharistie ou de ne pas l'être. Per­sonne, absolument personne n'est digne de l'eucharis­tie. Et souvent hélas, ceux qui s'en croient dignes ne sont pas les plus dignes. Personne n'est digne de l'eu­charistie parce que l'eucharistie est une invitation du Christ qui nous donne notre place dans la communion des enfants du Père. Par conséquent nous n'avons aucun droit à la réclamer. Commencer à vouloir la réclamer ou avoir ses places à l'eucharistie c'est com­mencer à fausser le jeu même de l'invitation du maître de maison. Si nous ne vivons pas dans cette radicale gratuité de l'invitation du maître de maison, si nous faussons le jeu des invitations, nous faussons la com­munion de l'Église, nous faussons le visage de l'Église.

Qu'à travers ces paraboles apparemment si simples, de bon sens, j'allais dire presque de conve­nances, nous ne restions pas à la lecture superficielle, mais que nous y découvrions un des aspects les plus fondamentaux de notre propre situation lorsque nous venons recevoir le corps et le sang du Seigneur.

 

 

AMEN