LA FEMME COURBÉE

Ml 3, 1-4 ; Lc 13, 10-17

(20 octobre 1993)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

N

ous n'imaginons peut-être pas assez l'émoi et la perturbation qui furent semés ce jour-là dans la synagogue, à cause du comportement de Jésus. En fait, ce petit geste comme la plupart des gestes que posaient les juifs dans le contexte religieux prenait une sorte de valeur absolument disproportion­née par rapport à l'enjeu. Ce que Jésus faisait ce jour-là, Il bouleversait l'ordre de la Loi qui est l'ordre du monde, qui est l'ordre de la création, qui est l'ordre de toutes choses, qui fait que tout se tient. Et bien Jésus bouleversait l'ordre de la Loi pour une pauvre femme bossue. Et c'était cela qui scandalisait tout le monde, à commencer par le chef de synagogue qui était tellement sidéré par le comportement de Jésus qu'il n'a pas osé s'en prendre directement à Jésus Lui-même, mais qu'il s'en est pris à la pauvre femme en lui disant : "Tu ne peux pas respecter les horaires des permanences ! Pendant le sabbat, on ne vient pas normalement se faire guérir et donc tu aurais dû rester à la maison, écrasée, courbée par ta maladie, et choisir un autre jour pour rencontrer Jésus." En réalité, dans ce petit évènement de rien du tout, c'est tout l'enjeu de la présence de Jésus au milieu de son peuple. Ou bien Jésus continue à cautionner une interprétation de la Loi qui à certains moments est tellement humaine qu'elle empêche les hommes de vivre. Ou bien Jésus en train de commenter l'Écriture ce qui est la chose la plus sainte qui puisse se faire, imaginez un prêtre qui, tout d'un coup, pendant la Consécration, interrompt le récit du Canon pour guérir quelqu'un, ou bien Jésus interrompt sa lecture de la Parole de Dieu et vient secourir cette femme pour lui donner la plénitude de sa liberté. Car c'est bien de cela qu'il s'agit à travers le signe que Jésus accomplit. Cette femme était courbée, c'est-à-dire elle était sous le poids d'un esprit qui la possédait, elle était le symbole de l'humanité tenue par le péché. Et Jésus la redresse, c'est-à-dire que, par anticipation, Il la fait participer à la puissance de sa Résurrection lorsque Lui-même se redressera du tom­beau. C'était cela l'enjeu. Ou bien une soumission à une interprétation littérale de la Loi, un ordre du monde qui garantit toute chose mais qui, au fond, quand il est mal appliqué ou mal perçu, peut être aussi un ordre des choses qui empêche l'homme de vivre, ou bien promouvant la Loi jusqu'à ses ultimes possi­bilités, dévoiler à Israël que la Loi était la pédagogie de la liberté des enfants de Dieu.

C'est pour cela qu'à la fin de cet épisode, Jé­sus prend une comparaison évidente. La Loi respecte la nature des animaux. Est-ce que Lui, le Fils qui était en train de commenter la Loi, allait se permettre de ne pas respecter la nature humaine de cette femme ? C'est là que ce texte nous interroge. La Loi, tout ce que nous considérons comme les gestes fondamen­taux de notre existence religieuse, tout ce que nous faisons pour Dieu parfois avec la meilleure intention du monde, tout cela a-t-il toujours comme principe, comme norme et comme règle ce que Jésus nous en­seigne aujourd'hui c'est-à-dire le souci de la liberté de l'homme pour qu'il parvienne à une véritable commu­nion avec le Père ? C'est vrai, en gros, nous avons envie de répondre oui, du moins je l'espère. Mais en fait, il y a beaucoup de zones obscures de notre cœur où certains aspects de notre personnalité sont encore tenus pas des esprits et qui sont courbes et qui ne sont pas encore ressuscités et nous préférons d'une certaine manière les laisser courbes, écrasés et croire que sim­plement, à travers certains gestes ou certaines maniè­res d'observer notre loi religieuse, nous en sommes quittes. Et en réalité nous nous trompons.

Alors qu'à travers le signe que Jésus a posé ce jour-là, nous soit redonnée dans toute sa profondeur cette vérité que le Christ est venu pour libérer l'homme, pour lui donner la véritable liberté, la liberté qui est communion avec le Père, par le Fils, dans l'Esprit.

 

 

AMEN