POURQUOI DIEU PERMET-IL CELA ?
Ml 2, 10+14-16 ; Lc 13, 1-9
(19 octobre 1993)
Homélie du Frère Michel MORIN
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et évangile contient une vérité très importante mais qui n'est absolument pas évidente pour les croyants. Et lorsqu'elle est évidente, elle est mal reçue parce qu'elle les gêne.
Lorsqu'il s'agit de savoir pourquoi des innocents meurent en même temps que des gens vers qui s'exerce la violence meurtrière d'une autorité, lorsqu'il s'agit de savoir pourquoi des gens sont tués dans la chute d'une tour, Jésus répond à l'une et l'autre des questions : "Non, ces gens-là n'étaient pas plus pécheurs, n'avaient plus de dettes que vous. "
Dans la conscience chrétienne, c'est-à-dire la vôtre, pas celle du voisin, traîne cette espèce de conviction que les catastrophes, les persécutions ou les malheurs collectifs sont, d'une façon ou d'une autre, voulus par Dieu. La plupart d'entre vous pensent sûrement un peu que quand il y a une catastrophe et des morts innocents, et vous dites aux autres : "Pourquoi Dieu fait-il mourir ces gens qui sont innocents et qui sont justes ? Si dans une catastrophe aérienne ne mourraient que les pécheurs et survivraient les croyants (c'est une réflexion que j'ai entendue, je ne l'invente pas), au moins on saurait à quoi s'en tenir."
On se pose la même question à propos de la souffrance ou de la maladie et l'on voudrait bien qu'elle soit une punition de Dieu. Même un cardinal italien aujourd'hui décédé, Dieu ait son âme, avait déclaré dans une lettre pastorale que le sida était, de fait, une punition de Dieu. C'est une hérésie, mais les hauts prélats ne sont pas forcément à l'abri d'erreurs. Lorsque ainsi nous touche ou touche chez les autres cette part d'innocence, nous avons le réflexe païen, je dis bien païen, d'attribuer à Dieu une décision et une conséquence de ces actes directe, à savoir qu'Il a voulu telle catastrophe, qu'Il a puni telle personne. Nous traitons avec Dieu exactement comme les païens, grecs ou romains, traitaient avec leurs divinités. C'est-à-dire qu'il fallait rapporter sur une autorité ou une décision divine, de divinité ou de Dieu, ce qui arrivait, ce que l'on subissait et ce que l'on vivait.
Ceci est inscrit en nous. Parfois nous ne voulons pas le penser, mais nous avons envie d'y penser et de le penser ainsi. Cela a le très grand avantage de nous déresponsabiliser complètement en nous disant : puisque Dieu l'a voulu, puisque je suis puni, tant pis pour moi. C'est une déresponsabilisation de sa propre conscience et c'est une stérilisation de sa pensée. On ferme, on bloque, on donne une réponse précise à telle question. Or il se trouve que si la question est juste, la réponse est totalement fausse. Et nous véhiculons cela non seulement dans notre foi, dans nos réflexions, mais dans nos dialogues. D'ailleurs des gens qui ne sont pas du tout chrétiens croient que nous pensons cela et que c'est la vérité. Parce que nous le leur avons dit, sûrement.
Or reprenons l'évangile, quittons un peu notre paganisme intérieur qui n'est pas aussi lointain qu'on le croit et qui en tout cas remonte très vite à la surface. Reprenons un peu ce que dit Jésus. Aux deux exemples donnés, Il répond non catégoriquement. "Ils ne sont pas plus pécheurs que d'autres." Il n'est pas question d'une punition qui vient et de toute façon Dieu n'y est pour rien si la tour de Siloë s'écroule. Laissons à Dieu ce qui est à Dieu, à César ce qui est à César, aux mauvais architectes ou aux mauvais calculs de la résistance des matériaux ou à l'usure de la pierre, la fragilité de la matière. Et Jésus dit comme à d'autres moments dans l'évangile, par exemple pour le cas de l'aveugle-né, "Nul n'a péché, mais c'est pour que vous voyiez la gloire de Dieu." Et dans le chapitre dix-septième de saint Jean : "Je ne prie pas le Père de vous enlever du monde, mais de vous garder du mauvais". Je ne prie pas le Père pour qu'il ne vous arrive aucun malheur. Je prie le Père pour qu'Il vous garde du mauvais. Et le mauvais dans ces cas-là c'est justement de rendre à Dieu ce qui n'est pas à Lui.
Au fond, et saint Paul nous l'a dit, ce que Dieu demande, ce que Dieu attend de nous c'est de collaborer avec Lui comme Il collabore avec nous pour notre bien quelles que soient les circonstances "qu'elles soient heureuses, qu'elles soient malheureuses." Quel que soit ce que nous subissons, le bien que l'on nous fait ou le mal que l'on nous fait, toute catastrophe, toute souffrance, aux yeux de Dieu, existe bien sûr. Il n'a pas le pouvoir magique de les supprimer, Il n'a pas le pouvoir magique de les supprimer. On le dit facilement : "Le Christ n'est pas venu supprimer la souffrance ou la mort, Il est venu la vivre." C'est-à-dire Il est venu vivre l'amour de Dieu et des hommes dans la souffrance dans la mort. C'est pourquoi il faut complètement changer notre approche de ces drames collectifs ou personnels, non pas pour en faire uniquement des événements extérieurs à nous, dont nous renverrons la responsabilité sur Dieu ou sur nos péchés ou celui des autres, mais en faire simplement le lieu de la fécondité de notre vie. Exactement comme le figuier qui ne porte pas de fruit. On ne va pas le couper parce qu'il ne porte pas de fruit, mais on va approfondir, creuser, remplir de fumier l'endroit où il se trouve pour qu'un jour il porte du fruit. Dieu est une infinie patience surtout parce que nous-mêmes nous ne le sommes pas.
Alors, lorsque les média, les nouvelles ou notre vie se heurtent à la chute de la tour de Siloë, à la mort de victimes ou à la souffrance innocente, et elle l'est toujours, que ceci ne soit pas une raison de nous retirer dans les zones encore païennes de notre vie, mais de vivre ces événements-là, de les recevoir, de les accueillir comme de fait des épreuves à l'intérieur desquelles Dieu veut nous purifier, Dieu veut que notre confiance et notre foi grandissent, Dieu veut que, d'une façon ou d'une autre, nous nous attachions d'abord à sa personne, à son amour et à son salut.
Dans la liturgie, parfois au Mémento des Défunts, il est un petit peu gênant de dire : "Seigneur, je Te prie pour telle personne que Tu as rappelée à Toi !" C'est vrai et c'est faux. C'est faux parce que Dieu ne fait pas mourir quelqu'un. Et c'est vrai parce que Dieu, dans les circonstances de la mort de quelqu'un, l'appel à vivre avec Lui. Dans toutes les circonstances douloureuses, souffrantes, toutes les épreuves de notre vie, Dieu nous appelle à vivre avec Lui, nous appelle à vivre la Pâque du Christ, car il n'y a pas de résurrection sans pâque et il n'y a pas de pâque sans souffrance, mais ce n'est pas la souffrance pour elle-même. C'est cette souffrance à travers laquelle nous passons comme l'or dans le feu pour être purifiés et pour retrouver notre véritable splendeur.
Alors que cette eucharistie, incarnation de cette parole de l'évangile, nous christianise un peu sur ce problème particulier et que, de nous-même à nous-même, avec les autres dans nos conversations, dans nos échanges, nous, chrétiens qui vivons de l'évangile et de la Pâque du Christ, nous traitions ces problèmes-là de façon un peu moins païenne.
AMEN