MESSIE SOUFFRANT

Ne 9, 16-17+21+23+25 ; Lc 9, 18-27

(24 octobre 1992)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

C

'est pendant que Jésus était en prière qu'Il va poser à ses disciples la question décisive sur son identité. "Pour vous, qui suis-Je ?" Pour les foules, Jésus est un prophète, Elie revenu sur la terre, selon une croyance populaire sur le retour d'Elie pour préparer les derniers temps, ou bien Jean Bap­tiste qui serait ressuscité des morts. Et du fond de cette prière de Jésus, les disciples lui répondent : "Tu es le Christ, le Messie Christ de Dieu !" Et si Jésus leur enjoint de ne pas le dire, de ne pas le répandre, c'est pour éviter cette erreur que l'on pourrait faire sur la messianité de Jésus quand il s'agit d'une messianité humaine, politique. Et c'est pourquoi Jésus ajoute ici : "Car le Fils de l'Homme doit souffrir beaucoup, être tué, ressusciter le troisième jour." Le Messie que vous avez raison de reconnaître en Moi est un Messie qui vient sauver par la croix, par la souffrance, par l'humiliation, par la pauvreté. Et vous-mêmes, si vous voulez être sauvés, il faut que vous acceptiez de don­ner, de donner jusqu'à votre vie, de prendre sur vous la croix de Jésus. Et alors vous goûterez le Royaume des cieux avant même d'avoir goûté la mort car le Royaume de Dieu naîtra dans votre cœur par cette union profonde avec la croix du Fils de l'Homme.

Le Christ n'est pas venu dans la toute puis­sance éclatante de Dieu. Le Christ ne vient pas dans nos vies avec une série de miracles ou de merveilles. Il vient dans nos propres vies par l'humiliation de sa croix. C'est en comprenant, en épousant de l'intérieur cette humiliation du Christ, cette pauvreté du Christ, cette faiblesse du Christ qui accepte d'être renié, ba­foué, mis à mort, c'est en épousant de l'intérieur la croix du Christ que, dès maintenant, avant même no­tre mort, donc dès ici-bas, dès notre vie de la terre, nous pouvons entrevoir le Royaume de Dieu, nous pouvons pressentir, nous pouvons déjà entrer dans le mystère du Royaume de Dieu. Le Royaume de Dieu ce n'est pas une revanche sur les souffrances, ce n'est pas une compensation à nos difficultés ou à nos épreuves. Le Royaume de Dieu ce n'est pas quelque chose d'autre qui, après coup, compenserait, réparerait ce que nous avons pu souffrir ou peiner sur la terre. Le Royaume de Dieu c'est, au cœur même de cette vie, dans sa difficulté, dans sa dureté, dans ses épreu­ves, au cœur même de cette difficulté qu'il y a à vivre ici-bas, nous fait apparaître la communion avec la croix du Christ, la communion avec l'amour du Christ, qui donne un sens nouveau à toute notre exis­tence.

Nous pensons souvent que Dieu, dans sa toute-puissance, viendra compenser par un bien plus grand ce que nous avons pu considérer comme mal. Certes Dieu est le bien, mais n'imaginons pas le bien de Dieu comme un renversement des valeurs. Le bien de Dieu, Il nous le communique dès maintenant, au cœur même de notre vie quotidienne dans sa pauvreté dans son humilité, souvent dans ses souffrances et dans ses épreuves, le bien que Dieu nous donne et qui change tout, et qui transfigure tout, non pas après par manière de compensation ou de revanche, mais qui change tout dès maintenant, le bien de Dieu c'est cet amour par lequel le Christ s'est enfoncé dans notre misère, volontairement, librement. Alors que Lui qui était sans péché n'avait aucune raison de subir la mort, les épreuves et la souffrance, Il est venu les prendre par amour. Et cet amour du Christ qui est le secret profond de sa vie divine, qui est le secret de son bon­heur, est aussi le secret de notre vie à nous. C'est la communion à l'amour du Christ, à cet amour qui se donne, à cet amour qui donne sa vie, à cet amour qui ne cherche pas à s'agripper à ses avantages, à cet amour qui ne cherche pas à garder pour soi ce que nous croyons être le bien ou le positif de la vie, c'est à cet amour qui s'offre, qui s'abandonne, qui accepte de se donner, même en sacrifice, c'est à cet à cet amour-là que nous devons être configurés si nous voulons découvrir le sens de notre vie et le sens de notre bon­heur. Cela est difficile car nous sommes mal préparés à accepter cela car il est dur de subir des épreuves et les difficultés de la vie et nous aimerions bien un peu de repos, un peu de gaîté, un peu de soulagement. Pourtant le seul soulagement véritable est dans ce partage de l'amour du Christ et du don de soi jusqu'au bout.

Alors demandons au Seigneur de nous faire découvrir son amour, cet amour qui va jusqu'à la croix, cet amour qui change complètement le sens de tout ce que nous vivons. Demandons-lui de nous ap­prendre, à son école, à nous donner pour être riches, car on ne possède que ce que l'on donne.

 

 

AMEN