L'AUJOURD'HUI DE LA PAROLE

Ne 2, 11-13+15 b-18 ; Lc 4, 16-22 a

(13 octobre 1992)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

D

ans la vie profane, lorsque nous ouvrons un livre, nous entrons en communion avec un homme qui ne nous connaît pas forcément et qui a écrit ce livre pas seulement pour moi mais pour d'autres. Et pourtant lorsque, ligne après ligne, je dé­couvre ce que l'auteur a voulu dire, et qu'ainsi je suis tous les lecteurs qui l'ont précédé, j'entre de façon privilégiée et particulière dans l'intimité de cet auteur. En effet, la lecture est une porte d'entrée dans le cœur même de l'auteur. Peut-être même plus qu'une ren­contre réelle, le livre est un moyen de faire commu­nier entre eux deux êtres au-delà des temps, au-delà des jours, au-delà des conditions mêmes, pour que ces deux hommes reconnaissent entre eux une commu­nion, une communion établie par des mots, par des idées, par des confidences, par une histoire, par un récit. C'est là ce qui se réalise à travers la lecture, lorsque nous ouvrons un livre, un roman ou un livre d'idées.

Vous avez remarqué dans l'évangile selon saint Luc qu'à la fin de la lecture, Celui qui est le Verbe et qui dans sa bouche a mis les mots mêmes de Dieu, pour signifier aux autres qu'Il était la bouche, le Verbe, la Parole vivante de Dieu devant eux ce jour-la, et qui fait remonter du fond des âges, non seule­ment du prophète Isaïe mais du fond du cœur de Dieu, ces mots inspirés à Isaïe et qui, traversant les siècles sont arrivés sur les lèvres du Christ en ce jour précis, pour signifier "l'aujourd'hui" du Verbe de Dieu. Vous comprenez alors pourquoi ces hommes et ces femmes "ont les yeux fixés sur Lui" dans la synagogue car il ne s'agit pas là d'une simple proclamation, d'une sim­ple lecture orale de la Parole. Il s'agit là, au sens le plus plénier du terme d'une manifestation de cette Parole, en remontant les âges des hommes, se mani­feste aujourd'hui dans la chair de Jésus.

Lorsque nous rapportons nous-mêmes des propos anciens, comme je le fais maintenant les mots sont alourdis de ma propre humanité et il faut qu'ils traversent mon intelligence pour vous atteindre. Avec le Christ, qui est Lui-même la Parole de Dieu, lorsque sur ces mots fleurissent les mots du cœur du Père et que le Père a inspirés au prophète Isaïe pour qu'ils arrivent jusqu'à Lui, non seulement ces mots prennent toute leur amplitude, mais ils dépassent infiniment ce temps-là, cet aujourd'hui. Ils ouvrent, ils inaugurent une espèce d'éternité parce qu'Il est la Parole d'au­jourd'hui qui sera à tout jamais l'aujourd'hui de la Parole pour tous les hommes.

C'est ainsi que j'entends l'étonnement de ces hommes et de ces femmes qui ont les yeux fixes sur le Christ, comme hébétés devant une telle réalisation, plus que n'importe quel commentaire de la Parole. La Parole n'est plus commentée, la Parole n'est plus ex­pliquée, elle est proclamée, elle est dite, elle est vi­vante, elle est dans la chair d'un homme qu'ils ont devant les yeux.

Alors nous devons aussi avoir les yeux fixes sur l'Écriture qui reste cette Parole vivante, acerbe, puissante et qui sera manifestée pour nous, aujour­d'hui, dans l'aujourd'hui de Dieu, dans l'eucharistie que nous recevrons.

 

AMEN