SOIS SANS CRAINTE !
1 Th 5, 9-11+16-24 ; Lc 12, 32-40
(23 octobre 1991)
Homélie du Frère Michel MORIN
|
S |
ois sans crainte, petit troupeau ! Il a plu à votre Père de vous donner le Royaume."
Cette parole de Jésus à ces quelques disciples rassemblés autour de Lui est une des paroles les plus belles, les plus douces, les plus profondes, une de ces paroles où tout est dit en des mots d'une extrême simplicité. Si simples qu'ils nous paraissent presque banals. Ce n'est pas un discours théologique. Et pourtant, dans cette simple parole de Jésus à ses disciples, tout est dit. Et les disciples n'auront qu'une seule chose à faire, accomplir tout ce qui est dit. Il est question de "votre Père", d'un don qu'Il fait aujourd'hui, d'un don qu'Il fait avec plaisir. Et ce don de son Royaume constitue le troupeau.
Le Royaume c'est le Christ. Il est le Don infini du Père. C'est de Lui qu'il s'agit. Et là où le Christ est donné, là où Il est reçu, c'est le petit troupeau. Nous pouvons relire ou repenser toutes les paraboles du Christ sur le pasteur, le berger, le troupeau, la brebis perdue, à la suite des grandes évocations pastorales des prophètes de l'Ancien Testament. Et je crois que la vie chrétienne c'est se complaire dans le don que Dieu nous fait avec plaisir.
Au fond, est-ce que notre vie chrétienne n'est pas parfois trop compliquée ? Est-ce qu'elle ne prend pas un peu trop les plis du monde extérieur ? Est-ce qu'elle n'est pas bouleversée, blackboulée, renversée ? Est-ce que notre trésor est là et pas dans tout ce que le monde extérieur nous oblige, tant bien que mal, à vivre ? Mais se complaire dans le don que Dieu se plaît à nous faire, ce n'est pas une inactivité, ce n'est pas une sorte de béatitude, ce n'est pas le Club Med spirituel. C'est une attitude extrêmement active, c'est une attitude passionnée, passionnante.
Et dans l'épître aux Thessaloniciens saint Paul soulève deux aspects de cette activité de "se plaire dans le don du Père". Tout d'abord le réconfort mutuel. "Réconfortez-vous mutuellement pour vous édifier l'un l'autre !" Et ensuite : "Priez sans cesse ! En toute condition, soyez dans l'action de grâces et dans la prière !" Je ne retiens que le premier trait. "Réconfortez-vous mutuellement !" Pourquoi ? Parce que s'il s'agit de vivre heureux dans ce don que Dieu ne cesse de nous faire et que nous célébrons aujourd'hui, il y a une paix qui ne s'acquiert que dans le réconfort que l'on essaie de donner à ceux qui ne la connaissent pas. Il y a une charité qui nous édifie nous-mêmes parce qu'elle passe par la douleur, par la peine, par la faiblesse de l'autre.
Vous avez remarqué que plus on s'occupe de soi-même, moins ça marche bien et que plus on s'occupe des autres, mieux ça marche en soi-même. Et ceci est vrai non seulement au plan psychologique, au plan relationnel, mais c'est on ne peut plus vrai au plan spirituel. Parce que l'autre c'est pour nous une source de paix. Cela nous permet de ne plus nous regarder, de nous tâter, de nous analyser et cela nous permet de découvrir dans l'autre sa propre misère, sa peine, sa faiblesse, sa maladie, sa douleur ou sa joie, son bonheur, son plaisir. Et à ce moment-là, notre cœur est édifié dans le bien. Notre cœur s'édifie dans le bon.
C'est pourquoi lorsque Jésus nous dit : "Sois sans crainte, petit troupeau ! Ton Père se plaît à te donner le Royaume !" il ne s'agit pas de recevoir bêtement un trésor ou un cadeau et d'en être momentanément satisfait. Non il s'agit de laisser les autres, dans le réconfort que nous nous apportons mutuellement, il s'agit de laisser les autres nous édifier dans ce Royaume. Et "se plaire dans le don que Dieu nous fait" c'est peut-être, avant tout, apprendre à le contempler, à l'aimer et à le recevoir dans le don qu'Il fait aux autres et que les autres nous partagent. Et ceci est vrai d'eux vers nous mais aussi de nous vers eux. La relation est réciproque. Tant et si bien que nous-même nous pouvons être, pour les autres, source de paix, source de joie, source de réconfort, source de persévérance et source de force. C'est ainsi que s'édifie le Royaume. Et dans cette édification mutuelle du Royaume, nous ne cessons de recevoir ce que Dieu ne cesse de nous donner. Là est notre trésor, c'est celui que Dieu nous a donné. Est-ce que là, vraiment, se tissent les fibres les plus profondes, les plus vivantes et les plus vivifiantes de notre cœur et du cœur de l'Église ?
AMEN