LE CHOIX DES DOUZE

Ex 12, 15-20 ; Lc 6, 12-19

(24 septembre 1991)

Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

D

ans ces premiers chapitres de l'évangile de Luc, nous avons lu aujourd'hui le choix des douze et Luc nous donne la liste des douze apôtres. Vous le savez, cette liste, au moins pour les quatre premiers apôtres, correspond à celle de Mat­thieu, les quatre suivants correspondent à celui de Marc en la série qu'il donne, deux ne correspondent pas à ce que donnent d'autres listes. Marc et Matthieu nomment Thaddée, Luc nomme Jude fils de Jacques. Il semblerait que ce soit ainsi, la Tradition l'a vu, l'apôtre Jude. Et vous vous rappelez que Jean donnant sa liste, on trouve un apôtre Nathanaël qui a été iden­tifié à Barthélemy. Lorsque vous lisez ces listes, il vous arrive souvent de dire : mais ça ne correspond pas, qu'est-ce qui se passe ? Et bien voilà, il se trouve que la richesse de ces personnes leur a certainement donné des noms selon le stade où on les a connues. Simon s'appelle Simon à un moment et Pierre à un autre moment. Il ne faut pas se formaliser si ainsi il y a une discordance quant-au nom et qui correspond à une volonté de bien situer chacun et selon la façon dont on essaie de le situer il trouve telle ou telle ap­pellation.

Mais plus que de m'arrêter simplement à cette liste des douze, j'aimerais voir avec vous quel est le fondement de ce choix des douze. Il y a à mon avis deux choses importantes. La première c'est que, comme tout événement important dans l'évangile, ce choix des douze apôtres est précédé de la prière de Jésus. "Il advint, en ces jours-là, qu'Il s'en alla dans la montagne pour prier. Il passait toute la nuit à prier Dieu." Si vous vous souvenez, dans le même évangile de Luc, au chapitre troisième, nous avons ainsi le Christ qui prie au moment où Il reçoit le baptême. "Au moment où Jésus, baptisé lui aussi, se trouvait en prière, le ciel s'ouvrit et l'Esprit saint descendit." La vie de Jésus est aussi toute une prière continue et Luc se plaît à noter, au chapitre cinquième : "Mais Lui se tenait retiré dans les déserts et priait." C'est après ses premiers miracles.

Dans le même évangile de Luc, Jésus se trouve en prière au moment de la confession de Pierre: "Il advint, comme Il était à prier seul, n'ayant avec Lui que les disciples, qu'Il les interrogea : Qui suis-Je, aux dires des foules ?" Et Pierre donnera cette réponse percutante : "Tu es le Christ !" Cette même prière continue à habiter la personne du Christ lorsque sur le mont Thabor Il est transfiguré devant ses disci­ples. "Or il advint, environ huit jours après ces paro­les que, prenant avec Lui, Pierre, Jean et Jacques, Il gravit la montagne pour prier. Et il advint, comme Il priait, que l'aspect de son visage devint autre." Ce sont les seuls passages que j'ai notés.

Si donc il se trouve dans cet évangile de Luc une prière particulière de Jésus au moment du choix des douze, c'est pour nous rappeler justement l'im­portance de ce que l'on appelle "le collège des apô­tres". Ces apôtres qui sont donc douze et qui repren­nent cette figure des douze tribus d'Israël, sont le si­gne ainsi qu'ils deviennent les hérauts de l'annonce de la bonne nouvelle. Ils deviennent cet Israël, ce grand Israël rénové dans la personne des apôtres, capable de recevoir la mission. Et le terme apôtre veut dire jus­tement "envoyé". Ce sont donc des gens envoyés, mais qui ont été choisis. Ils ont fait l'objet de l'élection du Christ. Ils sortent de la prière du Christ. Il y bien une différence, notamment dans l'évangile de Luc, entre la fonction d'apôtre et celle de disciple qui est notée ensuite : "Il y avait là une foule nombreuse de ses disciples" et aussi une différence avec la foule puisque juste ensuite nous avons "et une grande mul­titude de gens qui, de toute la Judée, venaient." Il y a donc comme une gradation pour signifier que le Christ fait là un acte particulier et un acte important.

Les apôtres n'ont pas encore reçu le pouvoir. Ils le recevront dans les chapitres suivants : pouvoir de commander sur les démons et de guérir. saint Luc nous montre ainsi que ce choix des douze est signifi­catif de la volonté du Christ de choisir, au sein d'un peuple au sein d'une foule, quelques hommes qui vont être ceux-là mêmes qui vont recevoir le pouvoir, qui vont recevoir plus exactement la mission d'annoncer qui Il est, Lui. Et à l'heure actuelle, c'est toujours la même chose qui se passe lorsqu'un homme est choisi pour être ordonne prêtre ou mieux encore pour être ordonne évêque, pour être successeur des apôtres.

Mais alors, quel est le deuxième important de ce choix des douze ? Et bien il nous est donné juste­ment, et c'est là où la liste devient intéressante, il nous est donné par le nom des apôtres. Pourquoi ? Car lorsque je regarde la liste des apôtres, j'y trouve un publicain Matthieu, j'y trouve un zélote Simon, j'y trouve certainement des pharisiens, j'y trouve un pé­cheur. Qu'est-ce à dire ? Que Jésus a choisi des hom­mes très différents les uns des autres. Et cela finale­ment, à mon avis, doit nous amener à reconsidérer le regard que nous portons sur les prêtres en particulier. Je veux dire par là que nous ne pouvons pas nous faire juges du choix de Dieu. Nous ne pouvons pas contrecarrer l'élection divine à propos de quelqu'un qui est choisi comme prêtre. Et il est heureux que justement, la mission, l'apostolat d'un prêtre ne vienne pas de lui mais vienne de ce choix et de la prière du Seigneur. Et il est heureux que pour constituer l'Église, pour que, justement, ce collège ne soit pas un parfait collège anglais où les gens seraient tous habil­lés de la même façon, soit justement le reflet de ce qu'est l'Église c'est-à-dire catholique. Elle peut re­grouper en son sein tous les hommes. Et donc il peut être heureux et même significatif que dans une Église, mettons l'Église de France, il y ait des personnes aussi différentes au niveau des évêques qu'un Monseigneur Gaillot, qu'un Albert Decourtray ou d'un cardinal Lustiger.

Il est significatif que dans un diocèse, celui d'Aix et d'Arles par exemple, un presbyterium c'est-à-dire tous les prêtres qui sont autour de l'évêque soient aussi différents les uns des autres. Il est même signifi­catif que dans une fraternité comme la nôtre il puisse y avoir tous les types de caractères, des jeunes, des vieux, des gras, des minces, des petits, des gens dans l'ombre, que sais-je ?...

Alors révisons un petit peu notre façon de voir. Avons-nous sur l'Église une volonté de domina­tion telle que nous aimerions que tous portent le cler­gyman ou que tous soient en complet-cravate ou que tous soient en robe ? Revoyons un petit peu notre façon d'appréhender l'Église. Aimerions-nous que l'armée soit le point sur lequel on dirigerait les prêtres pour qu'ils marchent tous à la même allure, qu'ils di­sent tous pareil et qu'ils obéissent d'un seul chef au Pape ? Mais voyons, ce n'est pas ça l'Église, sinon nous n'avons plus rien à faire ici, sinon, vous aussi les chrétiens vous devriez être tous sur le même modèle, tous vous devriez marcher comme un seul homme à n'importe quoi.

Alors je crois que dans ce choix des douze il nous est bien montré que chacun d'entre nous est choisi particulièrement par Dieu. Et il est choisi pour ce qu'il est et pour ce qu'il va devoir être dans la prière et dans la mission du Christ, et pas autre chose. Et que le Christ va se servir de nous pour que juste­ment nous soyons le reflet de sa propre personne, personne divine, personne trinitaire, personne riche justement de son existence et donc capable de se re­fléter à travers le visage et le regard, à travers l'an­nonce et la voix, à travers la vie et l'existence d'êtres différents les uns des autres, à travers un Matthieu, à travers un Pierre, à travers un Paul.

Alors, j'ai peut-être un petit peu été fort ou ca­ricaturé ce que je voulais dire, mais il me semble très important de ne pas oublier que ce qui est au cœur de l'annonce de la Bonne Nouvelle, avant que toute une foule soit atteinte par le message de Dieu, c'est tou­jours une personne en premier que Dieu choisit, que Dieu guérit, que Dieu laisse, justement transparaître sa force de vie pour que tous, justement, très diffé­rents les uns des autres, nous fassions, à nous tous, ce visage du Christ et que nous soyons unis par cette chose qui nous est particulière, l'élection de notre baptême, choisis que nous sommes dans la prière du Christ, pour la continuer tous les jours de notre vie et en vivre auprès de Lui éternellement.

 

 

AMEN