SERVIR SANS COMPTER
Ap 2, 12-17 ; Lc 17, 5-10
(6 novembre 1990)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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ans l'évangile, Jésus ne paraît pas très doué pour la justice sociale. Les serviteurs qui ont passé toute la journée à garder les bêtes ou à cultiver les champs, quand ils rentrent le soir, il faut encore qu'ils servent le maître avant de prendre eux-mêmes leur repas et l'on n'a pas à leur savoir gré d'avoir fait ce qui leur était commandé. Ailleurs, Jésus donnera le même salaire à ceux qui ont porté tout le poids du jour et de la chaleur et à ceux qui n'ont travaillé qu'une heure.
Je crois que Jésus fait exprès de nous choquer par ces paraboles qui prennent appui sur une réalité quotidienne de son temps concernant les rapports sociaux des maîtres et des serviteurs. Il fait exprès de nous choquer pour nous montrer que le royaume de Dieu ne relève pas du même ordre de choses. De même que les ouvriers de la onzième heure, c'est-à-dire ceux qui se sont convertis au dernier moment de leur histoire ou de l'histoire du monde, qu'il s'agisse de ceux qui trouvent le Seigneur sur leur lit de mort ou des païens qui sont appelés au même héritage qu'Israël après des siècles pendant lesquels Israël a été le seul à connaître la Loi, de même que ceux qui se convertissent tard reçoivent l'amour de Dieu dans sa plénitude aussi bien que ceux qui, toute leur vie l'ont cherché et se sont efforcés de le trouver, de la même manière, celui qui sert le Seigneur ne doit pas penser qu'il a droit à une récompense, que le fait de servir Dieu aboutit à une sorte de comptabilité dans laquelle Dieu nous donnerait en échange le royaume.
Si Jésus fait exprès de nous choquer c'est qu'Il veut que nous comprenions que, en ce qui concerne le royaume, il ne s'agit en aucune manière de rétribution, de comptabilité ou de justice. Dieu ne nous rend pas à égalité parce que ce que nous avons fait "mérite" que nous recevions la récompense de Dieu. Il s'agit d'amour, il s'agit de gratuité, il s'agit d'un don réciproque. Servir Dieu ce n'est pas le servir comme un esclave, même pas comme un ouvrier. C'est le servir dans l'élan de notre cœur, de notre amour. Et alors, on ne compte pas, on ne cherche pas à avoir l'équivalent, on n'attend pas une récompense. On est porté par l'élan de son amour qui est un élan gratuit.
Et c'est avec la même gratuité que Dieu nous donnera la plénitude de son bonheur qui ne correspond en aucune manière à ce que nous avons accompli comme œuvres. Il y a une disproportion totale entre les quelques efforts que nous faisons sur terre et l'infini de la récompense que Dieu veut nous donner. Cette disproportion nous met totalement en dehors de toute comptabilité possible. Et c'est pourquoi nous ne devons pas compter, pas plus que Dieu ne compte. Dieu ne compte pas avec nous. Il ne relève pas sur un registre nos fautes d'une part, nos bonnes œuvres de l'autre pour essayer ensuite de faire un équilibre, pour "peser" les choses. Pas plus que Dieu ne compte, Il se donne à nous dans tout l'élan de son amour, pas davantage nous ne devons compter et lui dire : "J'ai fait ceci, j'ai fait cela, j'ai fait tel effort, je mérite telle récompense". Ceci est totalement en dehors de la logique du Royaume.
Et c'est pourquoi, "quand nous rentrons des champs après avoir gardé les bêtes toute la journée" ou après avoir accumulé les efforts, nous devons, dans l'élan de notre amour, nous remettre encore et toujours au service du Seigneur, non pas pour en obtenir des heures supplémentaires, mais pour lui manifester et tout simplement pour lui dire de tout notre cœur que nous l'aimons. De la même manière, Lui, nous étreindra et nous servira à table et Il passera comme Il l'a fait dans l'évangile avec ses apôtres au bord du lac préparant le repas et nous servant avec tendresse et avec amour. Il nous faut donc sortir d'une certaine logique qui est trop souvent celle de notre vie morale, pour entrer dans la logique du Royaume de Dieu qui est la logique de la gratuité et de l'amour. Ne soyons pas des comptables méticuleux avec le Seigneur. Allons à Lui dans tout l'élan et toute la force de notre amour répondant à son amour.
AMEN